Les racines de l’hiver – le poids de nos ancêtres chapitre 19 à 20

Chapitre 19

            Un mois plus tard, le lundi 27 mars au petit matin, les colocataires étaient déjà debout sur le pied de guerre, aujourd’hui le C.I.G devait rendre son verdict à propos de leur dossier. Leur documentaire était fini, deux bonnes heures d’interviews, de reportages et autres documents filmés avec voix-off. Ils auraient voulu faire encore plus exhaustif mais si les documentaires dépassaient les deux heures, ils avaient tendance à perdre l’intérêt du public.

            Ils respectaient leur propre directive et ne blâmaient pas le C.I.G dans le documentaire. Tout avait été orienté pour que le C.I.G passe pour un allié, avec ses mises en garde et la procuration de documents édifiants sur la marche à suivre, fournis grâce aux exemples des autres pays.

            Ils s’étaient donc habillés de manière solennelle et classe au possible. Melvyn proposa son bras à ses deux amies, elles acceptèrent avec joie en mimant un pas guindé pour se rendre au centre-ville de Trets. Ils prenaient vraiment ce jour à la légère.

            Que c’était bon d’avoir un plan B, de ne pas reposer tous ses espoirs sur une unique solution. Pendant trois mois ils avaient fait ce qu’ils aimaient et découvert tant de choses, de personnes et d’histoires. Ainsi même s’ils devaient un jour se résigner à ne plus être professionnellement des journalistes, ils savaient qu’ils pourraient l’être pendant leur temps libre.

            Une heure plus tard, ils se trouvaient à Aix, parcourant ses rues avec la même légèreté. Le temps se réchauffait, les passants qui portaient encore un gilet se faisaient de moins en moins nombreux. Plusieurs arbustes et fleurs, commençaient déjà à faire poindre leurs pétales, des insectes polinisateurs emplissaient les rues, créant une symphonie de bourdonnements et un ballet des plus gracieux.

            Arrivés devant la porte du C.I.G ils la poussèrent nonchalamment, se rendant immédiatement dans la salle d’attente du bureau supérieur. Ils en profitèrent pour souhaiter la bonne journée à toute personne qu’ils croisaient, leur bonne humeur était plus que perceptible, ils rayonnaient de cette aura contagieuse qui vous donne envie de rendre un sourire en retour.

            Lorsque Suzanne vint les chercher elle affichait un sourire de politesse mais elle semblait tendue, ils la suivirent en essayant de camoufler leur enthousiasme, pour ne pas la mettre plus mal à l’aise. Une fois arrivés dans le bureau, la première chose qu’ils constatèrent avec soulagement était l’absence du père Clément, il se trouvaient seuls avec Suzanne. Elle les invita à s’asseoir puis prit place derrière son bureau, semblant vouloir faire durer le silence elle commença par consulter son ordinateur. Après de longues minutes, elle se retourna pour prendre un porte-documents dans son armoire, lorsqu’elle le posa sur le bureau elle entama enfin la conversation.

            « Bon mesdames et monsieur, nous sommes là pour parler de votre dossier, l’affaire de votre blog ayant été vu et re-vu maintes fois par mes différents collègues. Nous partions plutôt sur une interprétation positive, vous ne saviez pas à l’époque que les conséquences pouvaient être si grande.

            Mais…

            J’ai appris de la part de nombreuses sources que bien que vous ayant expliqué les enjeux, vous avez passé un temps conséquent de ces trois derniers mois à mettre le bazar. Questionnant à droite à gauche des gens de tous bords, pour savoir ce qu’ils pensaient de l’enterrement en vraie terre. » Accusa Suzanne.

            Elle semblait en colère ? Déçue ? Désappointée ? Mais les trois amis ne se laissèrent pas démonter par les reproches. Cependant comme elle maintenait un silence prolongé après ses accusations, Léna intervint.

            « Oui nous nous sommes renseignés pour voir où en était le concept dans l’esprit des Français, quel mal y a-t-il à faire cela ? » Demanda la jeune femme.

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            « Ne vous fichez pas de moi madame, vous savez très bien que je ne suis pas dupe. Vous comptez exploiter ces différents témoignages, vous voulez en faire une menace envers le C.I.G, alors que je vous ai prévenu que cela heurterait la société tout entière. Quelle vengeance mesquine que voilà. » Se révolta l’employée du C.I.G.

            « Nous n’avons fait que parler à quelques personnes, vous nous prêter des intentions sans aucunes preuves, c’est plutôt injuste vous ne pensez pas ? » Rétorqua Jade.

            « Allons bon vous allez me dire que je suis paranoïaque. Certaines des personnes que vous avez interrogées ont confié avoir compris, que vous montiez un dossier pour défendre cette cause. » Ajouta Suzanne.

            « Alors vous espionnez les gens ? Vous placez des agents dormants dans les familles ? Vous êtes la nouvelle police de la bien-pensance ? » Ricana Melvyn.

            « On s’est contenté de faire comme vous à priori, répondit-elle d’un ton ironique, nous avons juste posé des questions à des personnes qui consentaient à répondre.« 

            « Le C.I.G et le régime de la peur ? Dommage qu’on ne soit plus journalistes c’est accrocheur comme titre. » Répliqua Melvyn.

            « En parlant de ne plus être journaliste, votre dossier a été ré-évaluer comme je vous le disais plus tôt. Au vu de votre comportement il est certain que vous n’en feriez qu’à votre tête, nous avons donc décidé de clore définitivement ce site et de vous décourager à en ouvrir un autre, Surtout sur le même thème. » Condamna-t-elle fermement.

            Melvyn souriait narquoisement, comme il semblait s’y attendre le dossier avait été en leur défaveur, il considérait avoir bien fait de proposer l’idée du documentaire.

            Mais pour Jade et Léna qui étaient plus à l’écoute, il était évident que c’était cette idée même de documentaire qui leur avait plombé les ailes. Elles ne pourraient plus reprendre le journalisme via internet avec une décision comme celle-ci, du moins pas légalement.

            Elles regardèrent toutes deux Melvyn, qui ne s’en rendit même pas compte, se contentant de fixer Suzanne, bravant son regard. Jade voulait maudire l’entêtement de Melvyn et aussi sa propre bêtise à le suivre, finalement son raisonnement prit un autre chemin.

            Léna y parvint plus rapidement, la conclusion de leur manœuvre était bien qu’il était interdit de continuer leur activité sur internet. Si elles n’avaient pas suivi la folle idée de Melvyn, elles seraient obligées de faire un travail tronqué, trafiqué.

            Elles devraient suivre les directives du C.I.G, éviter certains sujets même s’ils étaient passionnants. Elles ne pourraient plus être indépendantes, libres et cela comptait beaucoup pour leur bonheur. Léna comme Jade le savaient et elles n’en voulaient soudainement plus à Melvyn.

            « C’est ainsi que ce fini l’épopée de tonvoisinprévient.tr alors ? Reprit Melvyn, tant pis c’était une belle aventure.« 

            « Vous allez me faire croire que ça ne vous fait rien, après les crises de colère que vous osiez faire dans nos bureaux ? » S’indigna Suzanne.

            « Je me suis assagi, j’ai pris du recul et je me suis résigné. Ce n’est pas le but de votre institution de nous démoraliser, vous nous encouragez à trouver de meilleures solutions pour le bien de tous. » Affirma Melvyn, d’un ton forcé.

            « Bien tourné mais je sais que vous cachez votre jeu. Ne vous lancez pas sur cette voie, même si vous réussissez votre coup, quel qu’il soit, cette fois et que ça se passe relativement bien, on vous gardera à l’oeil, vous commencez à me faire comprendre que vous êtes bien trop chaotiques. » Les prévint l’employée du C.I.G.

            « Qui aurait pensé que derrière le C.I.G se cachait Big Brother ? » Cingla Melvyn.

            « Très bien, si c’est pour continuer sur les insinuations douteuses on peut aussi très bien s’arrêter là. Je vous remets juste les documents, dont les avertissements précédemment cités, passez la ligne rouge et on pourra vous poursuivre en justice. » S’impatienta Suzanne.

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            Melvyn croisa les bras, têtu et fier comme il l’était, il demeurait sur ses piques amères et rebuffade. Jade et Léna en revanche se saisirent des papiers et commencèrent à les feuilleter, ils contenaient beaucoup de jargon administratif mais aussi d’édifiantes mises en garde.

            Cela se concentrait en grande partie sur une forte désincitation à parler de l’enterrement en vraie terre, de manière publique. Il était suggéré que des procès pourraient avoir lieu pour de nombreux et divers motifs, le terme qui aurait pu convenir pour agréger tout cela, était trouble à l’ordre public.

            Elles purent aussi voir à quel point il leur serait difficile d’ouvrir un autre site. Les contrôles seraient renforcés avec notamment des examens psychologiques, elles crurent être en plein délire, le C.I.G avait un côté un peu totalitaire dans sa démarche.

            Après s’être prit cette claque mentale, les filles reposèrent les documents, assez fâchées de ce qu’elles avaient vu. Le C.I.G voulait achetait leur silence en quelque sorte, à l’exception près que la monnaie d’échange n’était pas de l’argent mais des menaces.

            « Donc si nous sommes d’accord, ajouta Suzanne, et même si nous ne le sommes pas, voilà le résultat. Je vous prie de croire que je suis désolée que l’on en arrive là.« 

            « Pas une seule seconde. » Railla Melvyn.

            « Nous vous remercions pour vos efforts, rattrapa Léna, nous allons rentrer avec tous ces … papiers et réfléchir à la marche à suivre.« 

            « Content de voir quelqu’un de raisonnable, soupira Suzanne, je vous raccompagne en bas.« 

            Sur ces mots elle se leva et les enjoignit à la suivre, ce qu’ils firent. Melvyn avait l’air boudeur, Jade pensive et Léna détachée, serrant les documents contre son torse.

            De froides politesses furent échangées lorsque Suzanne les raccompagna à la sortie. Les trois amis sortirent dans les rues d’Aix, le matin était bien entamé comme en témoignait le soleil dardant ses rayons à travers la canopée. Ils consultèrent leurs montres et ils furent heureux de constater qu’ils pourraient encore rentrer avant le couvre-feu diurne, ils ne seraient pas obligés de le passer dans un des centres spécifiques, prévus pour les voyageurs inter-cités, ni dans un hôtel qui reviendrait encore plus cher.

            La mise en place du couvre-feu diurne avait compliqué tous les voyages, au grand plaisir de la politique de réduction des transports.

            Sur le chemin du retour Léna demanda d’une voix timide.

            « Melvyn on peut parler de tout ça, s’il te plaît ?« 

            « Bien sûr Lén’ de quelle partie spécifiquement ? » S’enquit le jeune homme.

            « Ben pour commencer, qu’on risque de devenir des parias du journalisme. Peut-être pauvres aussi, avec les amendes qu’on risque de se prendre si on continue dans la même voie. » Déclara Léna.

            « Alors c’est de ça que parlent ces documents ? Bah on trouvera la faille ! » Affirma-t-il, confiant.

            « Je crois que tu ne comprends pas Melvyn. Ajouta Jade. Si on parle encore d’enterrement en vraie terre de manière publique, on risque des procès. Les inculpations sont étonnantes mais avec le poids du C.I.G derrière on risque gros.« 

            « Fais-moi voir ça. » Ordonna-t-il.

            Il se mit à feuilleter les pages que les filles lui indiquaient. Il lisait rapidement, cherchant jusqu’où les bureaucrates du C.I.G avaient pu aller pour leur compliquer la vie. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’était pas radin en explications, mises en garde et paragraphes alambiqués. Il resta ainsi debout au milieu de la rue quelques instants, il semblait chercher quelque chose en particulier, les filles se demandaient bien ce que cela pouvait être. Au bout d’un moment, il leva les yeux avec un grand sourire.

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            « Eurêka, je n’ai pas trouvé ! » S’exclama le jeune homme.

            « Tu peux m’expliquer ? demanda Jade confuse, ça n’est pas bon signe normalement.« 

            « Je n’ai pas trouvé une seule ligne qui nous interdisait de ne PAS diffuser des informations, sur l’enterrement en vraie terre. » S’expliqua-t-il.

            « Euh oui, ajouta Léna, c’est un peu le but Melv.« 

            « Alors quelqu’un d’autre peut le faire, il suffira de s’assurer que toute parenté du documentaire nous soit retirée. » Continua Melvyn.

            « Tu ne voulais pas que l’on revendique notre liberté d’expression ? Oh … Je vois, c’est plutôt malin. » Répliqua Jade.

            « On aurait fait tout cela pour ne pas en profiter et simplement se faire mettre au ban ? » Interrogea Léna, contrariée.

            « On fait cela pour aider les gens Léna, en continuant à les informer, si nous devons entrer dans les ombres peu importe. On en a parlé, on peut faire un autre métier, continuer à travailler pour gagner notre croûte mais est-ce qu’on a envie d’arrêter notre passion ? Non ! Tant pis si on en retire aucun mérite, ça fera même du bien à notre égo, tant pis aussi si on doit être plus prudent et le faire sur notre temps libre. Imagine combien de gens on pourra informer sur de vrais sujets qui méritent leur attention.« 

            « J’aurais bien aimé le faire en plein jour et continuer à en faire mon activité principale moi. » Gémit Léna.

            « Je suis désolé de t’avoir embarqué là-dedans Lén’, mais pense à la manière dont nous aurions continué, bridés par une entité qui se veut toute puissante sur nos décisions, obligés de faire des reportages qui ne nous intéressent sûrement pas tous. Une information tronquée n’est plus au service de ses lecteurs mais d’une propagande. Bon d’accord ce n’est pas la propagande nazie et c’est plutôt bon pour l’écologie, mais que fait-on de la liberté d’expression ? » Se justifia-t-il.

            « Je sais pas trop Melv mais le C.I.G, il faut le reconnaître, a fait beaucoup de bien à la société. Je trouve ça un peu fort d’aller à leur encontre, il y a de bonnes chances qu’ils sachent mieux que nous ce qui est bon pour la société. » Répondit timidement Léna.

            « Et je ne te contredirai pas sur ce dernier point. C’est bien eux qui nous ont mis en garde contre les effets négatifs d’une mauvaise intégration de l’enterrement en vraie terre. Mais tu as vu, tu as fait notre reportage, tu sais que nous mettons en garde contre les dérives, dans notre discours. » Continua le jeune homme.

            « Oui je suis d’accord là-dessus mais nous les mettre à dos, ça va à coup sûr nous compliquer la vie. » Se plaignit Léna.

            « Je te le dis on va vérifier, mais si ce n’est pas nous qui diffusons et qu’aucun de nos noms n’est rattaché au reportage, il est probable qu’il ne puisse pas nous poursuivre. » Ajouta Melvyn.

            « Ça ne les empêchera pas de l’avoir mauvaise et de nous avoir à l’oeil. » Soutint Léna.

            « À priori ils sont trop occupés pour être rancuniers, en plus on les met presque sur un piédestal dans ce reportage. Certes les gens vont solliciter le C.I.G encore plus souvent si l’on diffuse notre reportage, sans rire on leur demande déjà tout. Est-ce qu’on peut marcher sur tel chemin protégé ? Est-ce que c’est grave de pisser sur une plante protégée ? Alors rajouter à cette liste de questions, est-ce que je peux enterrer quelqu’un dans la terre et si oui comment ? Ça finira par mettre des processus en place. » Argumenta-t-il.

            Voyant que Melvyn n’écoutait qu’à moitié les doutes de Léna et que cette dernière n’était pas rassurée par le discours, Jade les incita à reprendre la marche pour le prochain bus. Elle leur proposa de se renseigner au maximum sur leurs possibilités, elle avait des connaissances qui étaient calées dans le domaine de la loi. Cette fois, elle fit comprendre à Melvyn devrait se plier à la majorité sans chercher à l’influencer. Il semblait vexé ou honteux, les deux femmes n’auraient su dire, mais il accepta.

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*

            Le lendemain alors que Jade contactait un maximum de personnes, via mail ou téléphone, Melvyn proposa de parler de ce problème à James le journaliste. Jade et Léna s’y opposaient, il tenta de leur expliquer qu’il ne parlerait que de la possibilité de transmettre anonymement le documentaire, anonymement au sens d’abandon de toute parenté. Elles finirent par se laisser convaincre, seulement s’il passait l’appel en hautparleur et avec elles à côté.

            Il était peiné de leur manque de confiance, mais il reconnaissait avoir été un peu impulsif ces derniers mois. Il décrocha son téléphone et fit le numéro de James, il enclencha la fonction haut-parleur et attendit une réponse, il dut rappeler trois fois pour cela. Enfin voix de James lui parvint, accompagnée d’un fond sonore animé.

            « Allô, qui est à l’appareil ? » Demanda le journaliste.

            « James c’est moi Melvyn, vous n’avez pas enregistré mon numéro ?« 

            « Apparemment non, Melvyn comment ?« 

            « Melvyn Billot. » Soupira-t-il.

            « Ah oui le grand rebelle, quoi de neuf ? » Enchaîna James.

            « Je voulais vous poser une question au sujet de l’affaire dont nous avons parlé, il y a trois mois. » Continua Melvyn, maladroitement.

            « Ah parce que vous êtes encore dessus ?! Première nouvelle, je croyais que vous deviez me donner votre réponse rapidement mais pas un seul mot depuis. Bon c’est pas grave, quelle est la question ? J’en profite pour prendre une pause. » La diminution du bruit ambiant fut instantanée.

            « En fait j’aimerais savoir si nous pouvions vous transmettre notre travail. Un documentaire plein d’interviews, de documents et témoignages, vous pourriez le diffuser ? Si c’est possible, il faudrait en aucun cas que l’on puisse nous identifier comme les créateurs. » Expliqua Melvyn.

            « Ooooh dis donc ! Mais qu’est-ce qu’il a fait le coquin ? Il est poursuivi par le grand méchant big brother ? Allez expliquez-moi je suis friand de ce genre d’histoire. » Frissonna James.

            Melvyn se détourna du combiné pour soupirer, le cynisme de James l’exaspérait et il ne voulait pas qu’il l’entende. Autant donner à cet homme ce qu’il voulait pour savoir s’il était prêt à les aider.

            « Disons que oui, si on nous attrape à diffuser ce documentaire on risque d’être poursuivi en justice. » Avoua Melvyn.

            « C’est tout ? Pas plus d’éléments croustillants ? Dommage. Bon écoutez Melvyn, vous venez déjà de faire une erreur, m’appeler au téléphone pour me dire ça, c’est un lien de parenté probable. C’est encore rattrapable, je connais quelqu’un qui pourra bidouiller notre liste de communications auprès du fournisseur téléphonique, vous avez de la chance. Ensuite il faudrait me passer le documentaire sur disque dur, je l’examinerai et comme il y a probablement vos voix à l’intérieur, voire vos visages, faudra faire un sacré montage. » Développa le journaliste.

            « Seulement nos voix, quand on a filmé il y avait uniquement les témoins dans le cadre. » Précisa l’ex-journaliste.

            « Bon ça simplifie quand même pas mal le projet et je vous préviens, il faudra veiller à effacer toutes traces de nos rencontres. Pour savoir si ça a marché, si j’ai pu le publier, il faudra surveiller le journal télévisé et les journaux papiers, on ne pourra pas reprendre contact pendant un moment.

            Vu que vous êtes le seul à m’avoir rencontré et parler, toute autre personne impliquée dans la création du documentaire ne pourra être inculpée si ça tourne mal. » Promit le journaliste.

            « D’accord je vais y réfléchir, je ne suis pas seul sur cette décision, merci James. » Fit Melvyn.

            « Pas de problèmes, mais réfléchissez bien. » Prévint James.

            Melvyn raccrocha et se tourna vers les filles qui n’étaient pas intervenues, elles semblaient pensives. Tout cela laissait les trois colocataires pour le moins perplexes.

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            « Nos visites au C.I.G ne vont-elles pas nous causer d’ennuis ? » S’enquit Léna.

            « Ça m’étonnerait qu’ils aient enregistré nos conversations, dans le doute on devrait quand même partir du principe que oui. » Répondit Jade.

            « On n’a rien dit qui confirmait leurs accusations, oui on a parlé à des personnes à ce sujet, les interviews ça reste juste du domaine des affirmations de Suzanne. » Argumenta Melvyn.

            « Melv’ Tous ceux qu’on a interviewé, les discussions avec le C.I.G, nos déplacements en bus, tout ça peut nous compromettre et être retracé pour que ça devienne évident. Tes arguments tiendraient peut-être dans une discussion de bar, pas devant un tribunal. » Le reprit Jade.

            Melvyn s’assit sur le canapé et se pencha en arrière, il en avait marre de se heurter aux règles et autres murs juridiques, il voulait simplement mener ce projet à bien. Plus ardemment il essayait, plus les obstacles s’accumulaient, il fallait trouver une solution pour rendre ce travail utile et non vain.

            Il s’installa brusquement sur la chaise devant l’ordinateur tout en l’allumant, les filles le suivirent du regard, intriguées, puis se mirent derrière lui pour regarder par-dessus son épaule. Une fois que l’ordinateur fut allumé il coupa internet et lança une vérification anti-virus, tout logiciel suspicieux, possiblement chargé de l’espionner, devait être recherché. Il revint une heure plus tard lorsque l’analyse fut finie, apparemment infructueuse.

            Il relança leur documentaire, leur version la plus aboutie, il commença à prendre des notes sur un carnet, il reportait chaque intervention orale de chacun d’entre eux, à la seconde près.

            Après un visionnage méticuleux qui l’amena au milieu du couvre-feu diurne, il se retourna pour monter ses conclusions aux filles, elles étaient déjà parties dormir, il essaya de faire de même en vain, trop préoccupé par le projet. Lorsque l’après-midi fut un peu avancée et les filles réveillées, il remonta à la charge.

            En montrant son calepin qu’il brandissait comme un texte sacré, il déclara.

            « On ne perd qu’un quart de temps de film, en nous coupant totalement du montage. On passe très peu de temps à l’écran puisque nous ne sommes jamais présents lors des interviews, puisque on n’a presque pas utilisé de caméras. Ça le rendra même plus digeste pour les spectateurs les plus pressés. » Présenta Melvyn.

            « Melv’ … Articula Jade, ça ne change rien au problème, on va pouvoir nous tracer.« 

            « Sauf si on efface bien tout, mes appels avec James, le fichier sur notre ordinateur et tous les numéros de téléphone des gens que l’on a interrogé. » Argumenta le jeune homme.

            « On ne pourra pas s’effacer de leur mémoire et je pense qu’ils s’en rappellent. On va avoir des tas de témoignages plein de bonne volonté qui seront, sans qu’ils le sachent, contre nous et le projet. » Dit calmement Léna.

            Melvyn baissa les bras, littéralement, il n’était pas loin de le faire au sens figuré aussi.

            « Alors c’est tout, on s’arrête ici ? Après tous les efforts que l’on y a mis ? » Gémit-il

            « Tu ne crois pas que c’est encore le mieux ? Avant que tout dérape complètement et qu’on ne contrôle absolument plus rien. » Chuchota Jade.

            Il ne répondit rien, trop dépité pour le faire. Il regarda ses deux amies qui semblaient désolé pour lui, toutefois résignées à ne pas aller plus loin de peur de faire trop de dégâts. Léna le prit dans ses bras le serrant affectueusement et Jade la rejoignit dans le geste. Il n’était pas d’humeur à rendre ce câlin mais il le fit, trouvant en lui la force d’accepter qu’il ne pouvait avoir toujours raison et que même s’il pensait être dans le juste, cela n’impliquait pas que lui.

            Pour assurer la sécurité et la tranquillité d’esprit de ses amies, il accepta de ne pas entreprendre cette solution trop risquée, chacun finit par reprendre ses activités quotidiennes.

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Chapitre 20

                        Le lendemain soir, Melvyn resta tard après la fermeture du « Blé d’Art« , pour passer la soirée avec Amandine et Léo. Ils étaient chez eux, dans le petit appartement situé au-dessus du magasin. Petit mais optimisé, le salon avait des rangements imbriqués dans d’autres rangements, un appartement en poupées russe en quelques sortes. Quasiment tous les espaces que le soleil éclairait au moins une fois dans la journée, contenaient des bacs remplis de tous types de plantes.

            Ce type de potager intra-muros était devenu la norme en ville, on y mettait des végétaux qui pouvait se passer de lumière pendant de longues périodes. Le couvre-feu diurne était difficile à gérer, mais à terme tout le monde pouvait profiter de sa petite récolte personnelle. Les plus avantagés étaient ceux sous les toits avec des velux, voire ceux qui pouvaient exploiter les toits plats. Les habitants qui possédaient des baies vitrées et dont l’appartement était suffisamment haut, pouvaient profiter d’un bon espace dédié à l’agriculture d’intérieur.

            Melvyn jouait pensivement en faisant rouler son verre d’une main à l’autre, Léo et Amandine s’affairaient dans la cuisine, constatant l’égarement mental de leur invité et employé, ils décidèrent de ne pas intervenir avant le repas.

            Lorsque les plats furent sur la table il ne semblait toujours pas sorti de sa léthargie, Léo lui posa la main sur l’avant-bras pour le secouer légèrement.

            « Oh Melv’, tu es avec nous ? » S’inquiéta Léo.

            « Hein ? Oh oui pardon. » S’excusa-t-il en sortant de ses rêveries.

            « Qu’est-ce qui te tracasses chou ? » Demanda Amandine.

            « Je crois que le journalisme c’est fini, on a fait un documentaire pour rien. En plus les filles ne l’admettront peut-être pas mais je pense qu’elles m’en veulent, au moins un peu. » Déclara Melvyn, songeur.

            « Il y aurait de quoi non ? Osa Léo. Tu n’en as fait qu’à ta tête tout du long. D’après ce que tu m’as dit, je les trouve très compréhensives quand même.« 

            « Elles t’en veulent peut-être mais elles te pardonneront. Tu sais vous êtes comme ça, Amandine serra les mains pour illustrer son propos, on ne peut pas vous séparer, parfois j’ai du mal à me rappeler que ce ne sont pas tes sœurs.« 

            « Mes meilleures amies à n’en pas douter et je n’ai pas envie de les faire souffrir. » Conclut Melvyn.

            « Alors, tout est réglé non ? » L’interrogea Léo.

            « Il semblerait, mais pourquoi ça me paraît si incomplet ?« 

            « Dans le jargon, je dirais parce que t’es dêg’, tu l’as mauvaise. » Le piqua Amandine, souriant narquoisement.

            Melvyn comprit que c’était aussi simple que ça, mais dans son état il prit la remarque comme une attaque, il fit un grand effort sur lui-même pour se contenir et Léo lui mit une tape sur l’épaule.

            « À ta réaction je vois que oui. Ça passera pas tout de suite, sauf si tu penses à autre chose. Là tu oublieras un peu et après tu regarderas en arrière, tu verras que ça n’est pas si grave. » Ajouta calmement Léo.

            « D’ailleurs en parlant de penser à autre chose. » Dit Amandine en se levant.

            Elle se dirigea vers Léo en contournant la table, avançant de manière lascive, lorsqu’elle fut à quelques centimètres de lui elle se pencha et tenta de l’embrasser. Il sourit d’une manière un peu forcée et recula la tête, toujours de mauvaise humeur, elle recula la sienne, étonnée, levant les mains en signe de compréhension.

            Mais quelque chose fit que Melvyn changea d’avis, il se leva brusquement bousculant presque Amandine, il l’embrassa vivement. Elle accueilli le baiser avec un sourire, Melvyn commença à la faire reculer, il essaya d’attraper la main de Léo tandis qu’Amandine cherchait à lui caresser l’autre du bout des doigts.

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             Léo s’esquiva avec un sourire malicieux, il se frotta les mains en allant vers les rideaux des fenêtres qu’il rabattit vivement, histoire d’empêcher des voisins un peu trop voyeurs de profiter du spectacle. Lorsqu’il se retourna il vit Amandine assise sur le plan de travail, embrassant langoureusement Melvyn, debout entre ses jambes écartées.

            Il n’était plus question de cuisine et Léo ne comptait pas se contenter de retourner à table, il se dirigea vers les deux amants déchaînés et en devint le troisième. La partie de jambes en l’air fut si chaotique et fougueuse qu’ils ne réussirent pas à sortir de la cuisine. Toute la passion, l’ardeur et la colère se déchargèrent dans leurs ébats, sur ou bien dessous, tous les meubles.

            Seule fut épargnée la table centrale où était servi le repas, avec des plats amoureusement confectionnés qui attendaient timidement, jalousement d’être eux aussi mangés à toutes les sauces.

*

            Le jeudi 30 mars au petit matin, Melvyn se préparait à aller au travail. Par réflexe, lorsque Jade lui laissa la place à l’ordinateur, il consulta ses mails. Ils avaient ce petit rituel chaque matin, ce qui ne leur prenait pas plus de quinze minutes en tout, ils ne répondaient que rarement aux messages dans l’instant, c’était plutôt pour se faire une idée de l’organisation de leur emploi du temps de la journée.

            Il s’en occupa distraitement, accoudé au bureau la main tendue pour reposer sa tête encore ensommeillée dessus, bougeant la souris mollement il ne semblait pas accorder grande importance à la tâche. En effet le nombre de mails avait drastiquement diminué depuis la fermeture de leur site, les pubs spam étaient de l’ordre du souvenir en 2056 et les mails personnels étaient certes réguliers, mais peu nombreux et riches en informations en général, aujourd’hui il n’y avait rien de tout cela.

            Avant de quitter l’ordinateur il passa le curseur de manière inconsciente au-dessus du dossier qui contenait le fichier du documentaire, sans trop savoir pourquoi il ouvrit le dossier. Il fut intrigué par ce qu’il découvrit, il n’y avait plus qu’un fichier, sans aucune trace de toutes les différentes versions du montage.

            Il voulut se retourner pour demander aux filles, elles étaient en train de mettre leurs chaussures, sa bouche était ouverte mais il ne prononça aucun mot. À la place il regarda de nouveau l’écran et lança le fichier restant, le choc fut visuel mais aussi auditif. Un chimpanzé en gros plan, lui criait dessus à vous en casser les oreilles, il baissa le son par un réflexe salutaire tout en jurant à pleins poumons son incompréhension, les deux femmes accoururent pour comprendre.

            Les trois regardaient atterrés une espèce de documentaire animalier, présentant une famille de chimpanzés observée en pleine nature, ils en restèrent bouche bée d’incompréhension.

            Se regardant les uns les autres, ils se posaient muettement la question, qui était à l’origine de cette blague ? Mais chacun pu constater la sincère surprise dans le regard des autres, personne n’éclata de rire ni n’avoua la supercherie. Melvyn lança la recherche interne de l’ordinateur pour trouver une trace de leur documentaire, peut-être avait-il était placé ailleurs par inadvertance, il fit chou blanc.

            D’un commun accord ils envoyèrent tous un message pour prévenir de leur retard, aux endroits respectifs où ils étaient censés se rendre, puis s’installèrent dans le canapé et les chaises du salon.

            « Je crois que c’est clair, rumina Jade, on s’est fait hackés.« 

            « Oui mais par qui ? » Ajouta Melvyn, bien que les suspects défilaient dans sa tête.

            « Le C.I.G, vous pensez ? Ils oseraient intervenir directement ? » S’inquiéta Léna.

            « Ça m’étonnerait d’eux, ils nous ont bien mit en garde. Réfléchit Jade, en plus si cela finit par se savoir, qu’ils ont recours à de pareilles méthodes, je ne te raconte pas la mauvaise pub.« 

            Melvyn s’enfonça dans le canapé, un soupir dramatique s’échappant de sa bouche, il devint tout pâle.

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            « Clément. » Souffla-t-il.

            « Tu penses réellement que ça puisse être lui ? » S’étonna Jade.

            « Il y a de grandes chances, il veut nous nuire depuis le début ! Les ressources de l’Église doivent être assez vastes pour avoir recours à au moins, un bon hacker.« 

            « J’ai des doutes, réfuta Léna, ou alors on va bientôt recevoir un mail de lui. Il nous expliquera qu’on a trop joué avec le feu et que maintenant il faut se comporter en adultes.« 

            Au vu des mimes qu’elle fit lors de son explication, il était certain qu’elle ne le portait pas en haute estime, ils eurent beau regarder, nulle trace de mails du père Clément. Ils restèrent encore un moment à réfléchir et lorsqu’ils allaient laisser tomber, leur retard s’allongeant, Melvyn eut une idée.

            « Bon sang James ! » S’écria-t-il.

            « Quoi James ? Je croyais qu’il attendait ton feu vert. » Répliqua Jade.

            Melvyn sortit son téléphone précipitamment et chercha James dans la liste de ses contacts, il composa le numéro et le mit en haut-parleur, attendant fébrilement d’entendre la sonnerie. Mais il entendit tout de suite autre chose, la voix automatique qui affirmait que ce numéro n’était pas attribué.

            Melvyn frappa du poing sur la table.

            « Ce fumier s’est foutu de moi ! Il a dû faire appel à sa fameuse connaissance pour m’empêcher de le joindre. Passe-moi ton téléphone s’il te plaît. » S’exclama le jeune homme.

            Il tendit la main vers Jade qui allait lui passer son téléphone, quand soudain elle se ravisa, Melvyn sous le coup de la colère ne comprit pas cette réaction.

            « Réfléchis Melv’ ! Il t’a eu ! Si tu l’appelles tu te compromets sur le documentaire, si c’est moi qui le fais ou du moins mon téléphone, je pourrais être reliée aussi. » Développa Jade.

            Léna fit de grands yeux ronds mais pas autant que Melvyn qui venait de percuter. Il se mit les mains sur le visage, se forçant à articuler sans trop hurler, il récapitula les points.

            « En somme il nous vole le documentaire et comme on ne peut pas le joindre, ni réclamer le retour du documentaire sans avouer que c’est le nôtre, il se l’approprie. Le C.I.G devenant sa garantie, il a tous les droits dessus NOTRE travail en fait ! » S’emporta le jeune homme.

            « Je crois qu’on fait difficilement mieux comme vautour. » Conclut Léna

            « Pour l’instant ce n’est qu’une hypothèse Melv’, tempéra Jade, mais on ne peut pas prendre le risque de l’appeler, tu comprends pourquoi.« 

            « Clairement oui, parfaitement, limpidement même ! J’en reviens pas, je voyais bien que c’était un escroc. Va savoir pourquoi je croyais qu’il avait aussi une fibre un peu révolutionnaire, qu’il aimait chatouiller l’autorité en place, tu parles ! Il caresse tout le monde dans le sens du poil et nous on ronronne comme des cons ! » Hurla Malvyn.

            Léna et Jade vinrent se mettre chacune d’un côté de Melvyn et l’enserrèrent dans une étreinte réconfortante. Sous l’effet de la colère il souhaitait qu’elles s’éloignent mais elles ne lui permirent pas de bouger, il se débattit mollement pour essayer de se libérer, puis soupira, il savait très bien ce qu’elles faisaient et cela marchait très souvent. Il essaya de respirer normalement pour se calmer peu à peu, ce n’était pas agréable pour les deux femmes mais elles ne lui laissèrent pas de répit. Une fois qu’il fut un peu plus tranquille, elles lui embrassèrent chacune une joue et se serrèrent la main entre elles en signe de mission accomplie.

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            Melvyn eut un petit rictus, elles étaient tellement douées dans la gestion des émotions, il se sentait éternellement un enfant par rapport à elles, toujours esclave de sa colère, il bénissait leur rencontre à chaque fois qu’il y pensait.

            Alors qu’elles se dirigeaient vers la sortie, Melvyn se redressa et héla.

            « Mais au fait Jade tu ne travailles pas au collectif ce matin et tu es vachement bien habillée, tu vas quelque part ? » L’interrogea l’ex-journaliste.

            « Eh bien il se pourrait, rougit-elle, que j’ai un rendez-vous.« 

            « Oh et ça tu t’es bien gardé de nous le dire, s’exclama Léna, C’est le fameux Jérôme ?!« 

            « Oui c’est bien lui mais on ne s’emballe pas, ce n’est pas comme si c’était un rencard, on va juste visiter un musée. » Déclara Jade.

            « Et dire que tu es en retard par ma faute, s’excusa Melvyn, vas-y ma Jade éblouis-le, il n’y a personne de plus brillante que toi, certes Léna est ton égal mais pas plus. » Il vint à son niveau pour l’encourager.

            « Hey ça dépend des jours, parfois je la gagne aux échecs. » Se défendit Léna.

            « Vous êtes bêtes. » Dit-elle timidement.

            « Mais toi tu es géniale. » Firent-ils en chœur.

            Elle les prit dans ses bras et leur fit une bise, puis s’en alla d’un pas altier en mimant une aristocrate guindée, les deux spectateurs eurent un petit rire, l’imitation était bien poussée. Lorsqu’elle quitta leur champ de vision ils se tinrent un bras autour du cou et firent se rencontrer leurs poings en signe de victoire.

            « Ils grandissent si vite. » S’amusa Léna.

            « Pourtant ils restent nos petits à tout jamais. » Fit Melvyn d’une voix excessivement sentimentale.

            Ils éclatèrent de rire, Léna s’en alla car elle était déjà prête, Melvyn quant à lui reprit ses préparatifs. Au moment d’éteindre l’ordinateur il haussa les épaules, advienne que pourra pensa-t-il et il s’en alla. Il avait déjà trois bons quarts d’heure de retard au travail, heureusement qu’il connaissait les gérants !

*

                        Samedi 1 avril au soir, toujours pas de nouvelles ni du père Clément, ni du C.I.G et encore moins de James, le calme plat.

             Les colocataires entraient dans un nouveau quotidien, ils ne voulaient plus s’approcher du journalisme pour le moment bien qu’on leur ait proposer une place dans le journal local. Il y avait encore beaucoup d’inquiétudes sur ce que pourrait encore faire le C.I.G, aussi avaient-t-ils décidé d’un commun accord de faire une pause.

            Ils avaient demandé à Stan de faire appel à ses connaissances et son réseau, peut-être pourrait-il remonter le hack de leur ordinateur, mais pour l’instant il n’avait aucune piste encourageante.

             Pendant le repas le téléphone de Melvyn sonna, il alla décrocher et en voyant que c’était Mathias, il lui répondit avec le sourire.

            « Allô Mathias ? quel plaisir de t’entendre. » Commença Melvyn.

            « Bonjour Melvyn, le plaisir est partagé, en revanche la raison va moins te plaire. Peux-tu regarder le replay du journal sur la 2 ? » Lui répondit le prêtre.

            « C’est possible oui, pourquoi ? » S’inquiéta le jeune homme.

            « J’ai le pressentiment que cela vous concerne. » Lâcha l’homme d’église.

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            Il alluma l’ordinateur tout en gardant Mathias au téléphone, les filles rappliquèrent sur place rapidement ayant compris de qui il s’agissait. Pendant que Melvyn manipulait l’ordinateur Léna lui piqua le téléphone et fit la conversation avec Mathias. Sa façon si naturelle de changer de sujet et l’amabilité de Mathias firent que le ton de la conversation devint rapidement agréable, ils échangèrent rires et traits d’esprit jusqu’à ce que Melvyn réussit à trouver le replay.

            Il lança immédiatement le fichier vidéo, Mathias leur dit de se rendre à un reportage précis et ils en restèrent coi.

            Le reportage était composé de quelques minutes clairement extraites de leur documentaire, les personnes interviewées avaient le visage flouté mais ils reconnaissaient parfaitement le reste de leur apparence. C’était très dense en informations et les phrases avaient été choisies avec soin, ainsi la question de l’enterrement en vraie terre, paraissait comme un sujet choc, d’actualité et tournée directement vers le gouvernement. L’esprit des interviews avait été largement orienté pour en faire un sacré scoop, le discours ne positionnait plus le C.I.G en tant que potentiel allié. Le reportage montrait clairement le problème mais n’esquissait pas de solutions.

            De plus en remontant un peu pour le voir une deuxième fois, afin de vaincre leur incrédulité sûrement, ils entendirent clairement James être cité en tant que directeur de projet. Ils étaient tellement sans voix que Mathias demandait en continu si Léna était toujours là, comme si le téléphone ne captait plus.

            James venait de leur faire un joli poisson d’avril, tout en se faisant bien mousser avec un reportage qui valait son pesant d’or dans le milieu. A la fin du journal télévisé, on pouvait voir le présentateur annoncer un documentaire complet sur la question de l’enterrement en vraie terre, samedi prochain. Nul doute qu’il s’agirait du leur, remanié complètement au profit de cet opportuniste de James.

            « Tu as bien raison, Mathias, balbutia Léna, ça nous concerne bel et bien.« 

            « Léna ça va ? Ta voix est tremblante. » S’inquiéta Mathias.

            « Tu viens de nous mont… rendre un grand service Mathias, mais il ne faut pas en parler plus avant d’accord, je te rappellerai promis. » Bégaya Léna.

            Léna raccrocha, elle aurait tellement voulu expliquer à Mathias le problème, seulement elle avait bien compris avec le comportement de Jade l’avant-veille, qu’il ne fallait pas se relier à ce documentaire de quelque manière que ce soit, même dans les conversations privées.

            Leurs mains étaient moites et leurs jambes tremblantes, tous étaient ravis de s’asseoir ou d’être déjà assis, tout leur travail venait d’être volé et usé par un tiers. Non seulement le documentaire pouvait être massacré, détourné et ne pas servir son but premier, mais en plus de cela ils n’avaient plus aucun contrôle dessus et la peur des sanctions promises par le C.I.G, pesait au-dessus d’eux comme une épée de Damoclès.

            Léna essaya très vite de se reprendre, se forçant à faire ses exercices de respiration. Jade en tailleur sur le canapé, avait le regard dur fixé devant elle, pensive, les doigts sur la bouche qui restait interdite. Melvyn lui était comme paralysé, fixant l’écran ou d’autres reportages sans rapport défilaient devant ses yeux hagards, il voulait bouger mais son corps ne répondait pas, il voulait hurler mais James ne l’entendrait pas.

            Il s’était fait avoir dans les belles largeurs et il ne pouvait rien y faire, si jamais il allait à la recherche de James, il sacrifiait ses dernières chances de ne pas être identifié dans le projet. De toutes façons James pouvait le menacer de tout balancer si jamais Melvyn le dérangeait, tout ce qu’il pouvait espérer maintenant c’était la clémence de James et du C.I.G.

            C.I.G qui enquêterait forcément pour se rendre compte s’ils avaient un lien ou non avec ce reportage. Au vu des derniers évènements le C.I.G était sûr de l’implication des trois colocataires, il leur fallait toutefois de vraies preuves.

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            Le dernier moyen de faire amende honorable était d’empêcher la diffusion du documentaire, mais comme la chaîne nationale avait déjà annoncé sa diffusion, c’était peine perdue. Soit le nouveau montage n’était pas encore prêt et Melvyn pouvait encore intervenir, soit il y avait déjà plusieurs copies dans les bureaux de la chaîne et trouver James ne résoudrait rien à l’affaire.

            D’ailleurs, paranoïaque comme il devait être, rusé et bien plus habitué que Melvyn à ce genre d’entourloupes, James avait sûrement prévu le coup. Il serait trop difficile pour Melvyn de croiser James sans s’exposer publiquement, le vautour se cacherait en pleine lumière jusqu’à la diffusion du documentaire. En tout cas Melvyn se l’imaginait, il se trouvait tellement surpris par ce retournement de situation, si désemparé qu’il ne voyait pas de failles au plan du journaliste.

            « Que fait-on maintenant ? » Demanda Léna.

            « Je pense que faire profil bas reste le mieux. » Affirma sèchement Jade.

            « Je m’en remet à votre décision les filles, j’ai fait assez de conneries comme ça. » S’apitoya Melvyn.

            « Tu ne pouvais pas savoir Melv’, que ce serait un salaud. » Essaya de rassurer Léna.

            Si Jade partageait cet avis elle ne le fit pas savoir, au lieu de cela elle resta impassible, se leva et gagna sa chambre. Léna attendit que Melvyn sorte de sa stupeur pour l’enlacer et essayer de le calmer petit à petit, bien qu’encore sous le choc il se laissa aller, elle l’accompagna à sa chambre où il resta assis effaré, sur son lit. Comprenant qu’elle ne pouvait guère faire plus elle se prépara elle aussi pour aller se coucher.

            La maisonnée s’endormit dans un silence absolu.

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