Les racines de l’hiver – Le poids des ancêtres chapitre 9 et 10

Chapitre 9

            Mathias semblait très à l’aise, chez les trois colocataires. Il était arrivé une demi-heure plus tôt, très poli il avait demandé tout un tas de permissions. Fallait-il garder ou enlever les chaussures, pouvait-il s’asseoir, comment pouvait-il aider et ainsi de suite. Maintenant qu’il semblait avoir assimilé les règles de la maison, il semblait plus détendu, en témoignait ses pertinentes anecdotes et ses interventions souvent ponctuées d’humour.

            Léna était complètement fan et s’éclatait comme une gosse, même Jade riait de bon cœur alors qu’elle connaissait si peu la personne en face d’elle, c’était peu courant. Melvyn préparait le repas tout en écoutant d’une oreille ce qu’il se passait dans le salon.

            « Et donc, vous vous êtes trompés de chemin ? » s’enquit Léna.

            « Oui, mon confrère et moi nous avions eu un fou rire et nous avions perdu notre groupe. Et croyez-le ou non, pas moyen de repérer l’église dans ce village. Nous avons essayé d’appeler le groupe, pas de réponse, de demander notre chemin aussi mais très difficilement car nous étions à l’étranger. Donc nous avons erré quelques minutes jusqu’à ce que nous tombions sur une ruelle, qui semblait déboucher sur l’église, nous en voyons enfin le toit ! » Raconta Mathias.

            « Mais ? » Jade se prit au jeu.

            « Ah attention ! La ruelle menait bel et bien à l’église mais il y avait un grillage à escalader avant. Nous hésitions, pour ne pas rentrer dans une propriété privée, étant donné que cela faisait un moment que nous tournions en rond, Pierre et moi avons décidé d’escalader ce grillage. En fait il s’est avéré que ce n’était pas une ruelle mais une espèce de jardin, une cour intérieure. Nous avancions prudemment et le chemin s’est élargi, nous pouvions voir sur les côtés sur une distance de plusieurs mètres, tout comme les chiens pouvaient nous voir. » Conta le prêtre.

            « Les chiens ? » demanda Léna en se penchant.

            « Oui, deux énormes bestiaux tout en muscles, un à droite et un à notre gauche. Quand j’ai vu l’état dans lequel étaient leurs jouets tout autour, je n’ai pu m’empêcher de déglutir, si ce n’est de trembler. Mon confrère n’en menait pas large non plus, je crois que nos genoux auraient gagné un concours de castagnettes ce jour-là.« 

            « Des Mariachi-dessus, en quelque sorte. » Plaisanta Léna.

            « Jolie celle-là, approuva Mathias, alors j’ai vu mon confrère Pierre se mettre à prier, les mains jointes et tout haut, il demanda « que Dieu nous vienne en aide« . »

            « Et alors, qu’avez-vous fait ? » S’impatienta Jade à la pause du prêtre.

            « Je l’ai pris par la manche et je lui ai hurlé C’est déjà fait, il t’a donné deux jambes, maintenant cours !’. Aujourd’hui j’en rigole mais j’ai eu une mauvaise idée de hurler à ce moment-là, les chiens se sont excités alors qu’ils se contentaient de grogner jusqu’à présent, mon hurlement les a décidés à charger. Je n’ai jamais couru aussi vite que ce jour-là, toujours en tirant la manche de Pierre.« 

            Léna, très imaginative se mit à rire en visualisant la scène, Jade accrochée par le récit, attendait la suite.

            « Nous n’avions qu’à atteindre l’autre grillage, reprit Mathias, en face et nous serions en sécurité, à deux pas de l’église. Lorsque nous sommes arrivés au niveau du fameux grillage, je ne sais toujours pas comment j’ai fait, mais je me suis sentit presque en train de voler, alors que j’agitais frénétiquement mes jambes et me hissait au-dessus de la façade.

            Je me rappelle avoir tiré si fort sur le bras de Pierre pour le hisser, que je suis retombé presque au ralenti de l’autre côté. Je crois bien que je lui ai presque déboîté l’épaule, c’était moins une, le chien refermait ses crocs au milieu de sa toge. Vous savez, on n’est pas censé avoir d’enfants en tant que prêtre, mais à ce moment-là j’ai cru que Pierre ne pourrait pas en avoir même s’il le voulait. » Avoua le prêtre.

            « Il s’est fait mordre les … ? » Demanda Léna, abasourdie.

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            « Heureusement pour lui non, mais tout le pan du centre de sa toge était parti dans la bouche du chien. De l’autre côté, une fois éloignés de ces deux molosses, nous avons repris notre souffle et nos esprits, c’est à ce moment-là que j’éclatais de rire, avec la pression retombant et l’apparence de la toge de ce cher Pierre. Je lui vantais son mérite d’être le premier prêtre en Sarouel que je croise, il l’a arrangé tant bien que mal et malgré lui cela ressemblait encore plus à un sarouel après.

            Et je ne vous raconte pas, notre autre fou rire quand dans l’église, durant l’ordination de nos confrères plus âgés, nous avons vu débouler le propriétaire des chiens, furieux. Il a parcouru l’église, criant comme un dément que le propriétaire du bout de toge qu’il agitait, avait pénétré sa propriété et s’était enfui, ses chiens l’avaient conduit ici. Le raffut qui s’en est suivi, les chiens qui aboyaient, nous ont mis dans un tel état de panique que nous avons fui. » Raconta Mathias.

            « Comment ça ? » s’esclaffa Jade.

            « Eh bien, nous rions encore mais c’était nerveux, on essayait de passer à quatre pattes entre les bancs mais tout un tas de nos confrères nous avaient repérés. Heureusement pour nous, ils étaient pliés en deux et personne ne nous a dénoncé, nous jouions à cache-cache avec le regard du propriétaire, mais aussi celui du père supérieur. Je vous assure c’était un vrai dessin animé, nous disparaissions derrière les bancs puis derrière les colonnes, petit à petit pour s’éloigner vers le fond de la salle. » Dit-il en riant à ce souvenir.

            « Comment cela a-t-il fini mon père, demanda Léna, vous avez été attrapés ?« 

            « Par le propriétaire, non, par le père supérieur si. Ce n’est pas un savon qu’il nous a passé, c’est un bidon de lessive, tant et si bien que nous n’avons pas osé ouvrir la bouche pendant au moins deux jours, on aurait laissé échapper des bulles je pense. Mais aujourd’hui quand j’y repense, c’est un des souvenirs les plus drôles de cette époque. » Avoua l’homme d’Église.

            Mathias était plein d’anecdotes et d’histoires drôles dans ce genre. Quand ce n’était pas lui qui les avait vécus, il racontait celles de ses amis, en plus d’un soutien dans leur revendication auprès du C.I.G, les trois colocataires découvraient un agréable invité.

            Pourtant le moment fatidique, parler de ce qui fâche, devait arriver. Alors qu’ils avaient fini de manger et que la soirée se poursuivait agréablement, dans le salon, Melvyn accepta de jouer le rôle de trouble-fête.

            « Mon père, je suis désolé d’être rabat-joie, je passe une super soirée et il ne faut pas oublier aussi, malheureusement, ce qui nous préoccupe. » Intervint Melvyn.

            « Bien entendu j’attendais ce moment, je suis content qu’on ait pu se détendre un peu avant de passer aux choses sérieuses. » Concéda Mathias.

            « Comme je vous l’ai dit plus tôt, c’est le père Clément habitant à Manosque ou ses environs, qui m’a menacé. Et depuis le site a fermé, l’enquête du C.I.G a été très ferme là-dessus. » Remémora Melvyn.

            « Je sais que l’Église a de l’influence, tout comme les lobbys, les grands groupes industriels et les gens du gouvernement. Les réseaux existent depuis l’aube de la civilisation et du langage, simplement, celui de l’Église est en perte de vitesse. Je pencherais plus pour une action individuelle du père Clément. » Répondit le prêtre.

            « Mais, le problème concerne toute l’Église et son dogme. » ajouta Léna.

            « C’est vrai, pourtant des prêtres catholiques ont déjà outrepassé cette limite à travers le monde et on entend encore parler d’eux. » Réfuta Mathias.

            « Peut-être que l’influence de l’Église est moins grande, reprit Jade, dans ces pays-là. Ou bien, il se pourrait que ces fameux rebelles aient le soutien de plus de gens, en ce cas l’Église n’aurait pas pu les faire taire, sans s’attirer la foudre de l’opinion populaire.« 

            « En plus, quand un élément devient perturbateur, la stratégie consiste souvent à marginaliser l’individu. Enchérit Léna. Tant et si bien que c’est le reste de la communauté, qui veut garder les valeurs traditionnelles, qui se charge de décrédibiliser le rebelle.« 

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            Mathias secoua la tête, non pas en signe de désapprobation, mais bien avec lassitude, il semblait être profondément attristé de cet état de fait.

            « C’est le souci quand on essaie de faire de la politique, alors que la religion est une institution qui ne devrait pas s’en mêler.« 

            « Difficile de ne pas faire de politique mon père, quand l’institution devient aussi grande. Répondit Melvyn, ne serait-ce que pour répondre aux autres organisations.« 

            « Cela, je le sais bien Melvyn, mais c’est toujours décourageant de le voir à l’œuvre. Pour votre cas par exemple, en outrepassant mes directives vous vous retrouvez touché, alors que vous n’avez fait que raconter l’évènement, vous n’êtes en rien coupable de mon comportement. Simplement, comme vous relayez un fait à d’autres personnes, votre portée politique, volontaire ou non, a été jugée hostile par au moins le père Clément si ce n’est l’Église.

            Le réseau ayant suivi, c’est le C.I.G qui a condamné votre site, outrepassant probablement ses propres critères. Nous parlons bien là de corruption, privant ainsi vos lecteurs de leur information régulière.

            J’ai officié un enterrement à Salignac et une mesure obscurantiste a été prise, à Trets. Une centaine de kilomètres plus loin, vous parlez d’un effet papillon. » Expliqua longuement Mathias.

            Mathias, saisit d’un grand soupir, se recula dans sa chaise, puisqu’il avait refusé le canapé, se frottant le visage. Lui qui paraissait souvent enjoué, prenait soudain un air un peu plus morose.

            « Ne vous blâmez pas mon père, rassura Melvyn, nous ne sommes coupables que de vouloir satisfaire les intérêts des gens que nous voulons aider.« 

            « Mais je crains, que ce soit précisément, ce que pensent aussi nos détracteurs. Vous savez, on ne peut juger une personne qu’à travers ses propres valeurs et je suis sûr que le père Clément a la conviction d’agir pour ce qui est bien.« 

            « Au vu de ce qu’il me racontait, soupira Melvyn, c’est fort possible. Il semblait vraiment inquiet sur la tournure que prendrait les évènements, surtout si la pratique se généralisait.« 

            « Et quand bien même il ne serait pas sûr de ce qu’il adviendrait, ajouta Mathias, il a peur de ce que cela pourrait devenir. La peur, la peur suffit souvent à pousser à agir, le père Clément a mis en œuvre ses compétences et son réseau, pour défendre ce qu’il considère comme normal et rassurant. » Argua le prêtre.

            Léna leva la tête au plafond et prononça, comme récitant une citation.

            « Que les pionniers ont la vie dure, allant là où personne ne pense trouver de salut et quand leur découverte se révèle mûre, d’autres s’attribuent le mérite qui leur est dû. »

            « Ce n’est pas vrai Léna, parfois ils ont une rue à leur nom et même une chanson s’ils sont sages. » Ironisa Jade.

            « Voyons, les amis, évitons de devenir cynique, proposa Mathias, on prête trop d’attention aux injustices mais croyez-moi, pour le vivre au quotidien, se concentrer sur le positif vous ouvre un tout nouveau monde.« 

            « Je suis pour essayer la méthode de Mathias, euh … de père Mathias. » se reprit Melvyn.

            « Ne vous inquiétez pas, vous pouvez m’appeler Mathias, ne suis-je pas en vacances après tout ? Dit-il en se fendant d’un sourire, Très bien essayons de voir cela d’un œil optimiste.

            Je vous accompagnerai pour le rendez-vous avec le bureau supérieur, de plus, l’article ayant été supprimé il n’a pas eu plus de portée. Si jamais nous le mettons sur d’autres blogs, ils risquent de fermer aussi c’est bien cela ?« 

            Léna leva la main comme pour demander la parole, elle aimait bien rappeler que c’était une affaire d’équipe et qu’ils devaient fonctionner en groupe, tous hochèrent la tête en sa direction, elle répondit alors à Mathias.

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            « Pas forcément, si suffisamment de sites les publient, le C.I.G aura du mal à tous les passer au crible. Surtout si c’est seulement le réseau du père Clément qui a joué dans notre fermeture, je doute qu’il connaisse la France entière. » Développa-t-elle.

            « Très juste, répliqua Jade, même si j’ai peur que quelques autres sites, dont les gérants sont dans la région, ferment à leur tour. L’affaire pourrait devenir trop grande pour être muselée sans éveiller l’attention.« 

            « En parlant d’affaire trop grande, enchaîna Mathias, serait-il possible d’apporter tout cela à l’attention des journaux télévisés ?« 

            « Mais enfin mon pè… Mathias, faillit s’étouffer Melvyn, vous seriez encore plus réprimandé par vos supérieurs. De plus c’est extrêmement difficile de proposer des sujets aux journaux télévisés, les journalistes sont triés sur le volet et la réduction du nombre de chaînes a quelque peu rendu élitiste le milieu. Il y a les grands noms du journalisme, qui ont leurs équipes habituelles et leurs sources quasi-officielles.« 

            « Et si vous voulez mon avis, dramatisa Jade, ça nécrose un peu le milieu, les journaux télévisés ça devient redites et compagnie.« 

            « Justement, s’enjoua Mathias, cela ferait souffler un vent de renouveau, le sujet aurait encore plus de popularité.« 

            Les trois colocataires restèrent perplexes, en effet un bon moyen de pression serait d’avoir une plus grande couverture médiatique. Ce n’était pas le totem d’immunité pour autant et la fameuse descente aux enfers n’était toujours pas à exclure. Le débat bifurquait à nouveau vers la taille du risque à prendre, le problème de fond restant le même. Cependant Mathias était plus entraînant que Stan et Ambre, lui et son optimisme que rien ne semblait arrêter.

            Melvyn commençait à penser que c’était possible, Mathias ayant déjà été mis en avant lors de reportages. Ceux tournés pendant la révolte des taupes, lui avaient valu l’affection du public. Cela pouvait fonctionner à nouveau grâce à sa personnalité attachante, du moins Melvyn l’espérait. Mathias serait la clé de voûte de ce plan, si cela devait se faire.

            « Vous vous rendez compte Mathias, ajouta gravement Melvyn, que c’est vous qui devrez passer devant la caméra. Je ne crois pas que vous ayez de chance supplémentaire, soit ça passe soit ça casse.« 

            « De toutes façons je suis déjà dans le collimateur, autant que ce soit d’une caméra je trouve cela plus rassurant. Si nous nous contentons d’attendre, nous perdrons l’avantage, j’imagine que pour l’instant ils ne s’attendent pas à ce que l’on relance la danse. » Expliqua Mathias.

            « Vous êtes un vrai hors-la-loi Mathias. » s’amusa Léna.

            « Eh oui j’ai raté ma vocation, répondit-il avec un sourire, ou alors j’ai la meilleure des couvertures non ?« 

            « Soit on fait un immense scoop, articula Jade, soit on se grille complètement dans le milieu du journalisme…« 

            Melvyn et Léna la regardèrent en retenant leur souffle. Jade était la plus prudente du groupe, Melvyn aurait poussé jusqu’à dire pessimiste, mais de nombreuses fois ils avaient évité un impair grâce à ses mises en garde.

            « Qu’est-ce qu’on attend pour en faire un scoop ? » Lâcha-t-elle, fière de son effet.

            « Bien ! C’est une décision qui se fête dans la bonne humeur et l’optimisme, santé ! » S’exclama Mathias

            Il leva son verre, rempli un cocktail sans alcool, Les trois autres reprirent l’interjection en chœur et entrechoquèrent leurs bières, contre le verre de Mathias. L’accord était scellé, ils allaient tenter de convaincre le bureau supérieur du C.I.G et amener l’affaire au grand public.

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            Encore fallait-il trouver les personnes capables de se charger de cela. Il leur fallait des grosses pointures du journalisme, les trois colocataires jouant plutôt parmi les semi-professionnels, c’était à leur tour de faire appel à leur réseau.

            La soirée se prolongea jusqu’à tard dans la nuit. Les quatre compagnons étaient tellement emportés dans leur optimisme, qu’ils s’amusaient à refaire le monde et les différentes versions du plan cent fois, sans s’en rendre compte. Quand Melvyn percuta qu’il était 2h passée, il en revint à la réalité car il travaillait aussi le lendemain.

            « Mathias il se fait tard, vous dormez ici alors ? » Demanda-t-il.

            « Oh oui je n’avais pas remarqué, je pense que le père Jean dort déjà, j’aurais peur de le déranger. » S’étonna Mathias.

            « Restez dormir mon père, insista Jade, ce sera avec grand plaisir.« 

            « Allez Mathias on ne se fait pas prier, trancha Léna, je vais vous trouver des draps et le canapé est à vous, pour la nuit ou toutes vos vacances, c’est vous qui voyez.« 

            Léna lui fit un clin d’œil et se levant d’un bond, partit chercher ce qu’elle avait promis, Mathias haussa les épaules en signe de reddition. Il s’excusa encore maintes fois pour demander les autres règles de la maison, par rapport au lendemain, sur le fait qu’il avait besoin d’une brosse à dents etc… etc… sa politesse en devenait presque oppressante. Les colocataires en vinrent toutefois à bout et ils réussirent à le rassurer sur le fait, que pour son séjour ici, il était plus que le bienvenu et pouvait faire comme chez lui, ce qui sembla ne rien changer à son attitude.

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Chapitre 10

            Vendredi 24 Décembre, Mathias et Melvyn attendaient à la terrasse du café, en plein Aix, sur la place de l’hôtel de ville. Mathias lisait tranquillement le journal du jour, la matière, du papier maintes fois recyclé, donnait une teinte brunâtre à l’objet.

            La première page présentait un titre très accrocheur, une nouvelle percée majeure avait été faite dans le domaine de la science, promettait-il. Une photo d’une équipe de scientifiques tenant fièrement, une liasse de documents et une maquette modélisant une structure complexe. Peut-être pour imiter une molécule ou quelque chose dans le genre.

            Mathias lu plus en avant l’article relié et se rendit compte que cette avancée, théorique, était surprenante. Les chercheurs affirmaient pouvoir calmer drastiquement le changement climatique grâce à leur procédé révolutionnaire. Le discours était complexe, ne laissant pas vraiment entrevoir pour les néophytes, ce dont il s’agissait vraiment.

            Ce qui semblait sûr en revanche, c’était l’importance de la nouvelle, au vu de tous les organismes cités qui prenaient la parole sur cette découverte. Mathias continua à lire l’article, sans en tirer d’autres informations compréhensibles.

             Melvyn, quant à lui, regardait de droite à gauche pour essayer d’apercevoir leur contact et jusqu’à présent pas de signes de ce dernier.

            Melvyn avait un ami à la mairie de Trets dont le beau-frère, fonctionnaire aussi, travaillait à la mairie d’Aix. Ce fameux beau-frère connaissait un journaliste de France2 qui habitait non loin. Comme connexion on avait déjà vu plus solide, mais après avoir essuyé refus sur refus de la part des journalistes contactés directement… voire le refus de leurs secrétaires, sans autre forme de procès, il fallait bien jouer les cartes qu’ils avaient.

            Melvyn était encore perturbé par ces refus, aucun de ses appels n’avait ne serait-ce qu’éveiller la curiosité chez ses interlocuteurs. On lui avait juste demandé ses références, pour essayer de déterminer sa crédibilité dans le milieu journalistique.

            Il comprenait bien que les faux témoignages, les appels d’excentriques et les canulars, devaient être monnaie courante. Mais un tel refus de se renseigner, de la part de professionnels de l’information, cela confinait à l’ignorance, revenait à porter des œillères.

            Melvyn remarqua alors que Mathias pouffait de temps en temps, lorsqu’il le regardait. L’anxieux guetteur s’arracha un sourire d’incompréhension et se tourna vers le prêtre, bien plus détendu.

            « Qu’y a-t-il Mathias ? J’ai quelque chose sur le visage ?« 

            « Oh oui, une expression des plus terribles. On dirait un dealer sur le point de faire une transaction.« 

            « À ce point ? Vous en avez déjà vu ? » S’étonna Melvyn.

            « Non mais j’imagine qu’ils doivent être aussi tendus. En fait vous ressemblez plus à un de ces hommes de main dans les films, ceux qui suivent les héros à la trace et qui ont l’air toujours sérieux. » Rétorqua le prêtre.

            « C’est vrai que je me sens un peu comme un espion qui a peur d’être espionné à son tour. » Avoua-t-il.

            « Des espions nous ? Les espions Mathias et Melvyn, qu’est-ce que ça donnerait notre nom de code ? » S’interrogea l’homme d’Église.

            Le visage de Mathias s’illumina, il posa sa main sur l’épaule de Melvyn et déclara, comme prit d’une révélation.

            « Je sais ! Melvyn et Mathias, les M&M’s ! » S’écria-t-il, illuminé.

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            Melvyn resta abasourdi quelques instants puis, devant le comportement obstinément désinvolte de son compagnon, capitula. Il lui sourit et s’engonça dans son siège, se détendant un peu, Mathias avait raison, nul besoin de stresser plus que de raison.

            Soudain un homme approcha, il était grand, fin, le visage émacié, un costume bleu foncé, une coupe de cheveux courte et un air concentré. Cet homme s’arrêta devant Melvyn et annonça tout de go.

            « C’est vous Melvyn ? Vous y ressemblez à tout cas. » Conclut l’homme.

            « Affirmatif, Vous êtes James ?« 

            « En chair et en os, souffla-t-il en s’asseyant, je vais prendre une bière.« 

            Il comprit que James l’invitait à lui payer sa boisson, étant donné le service qu’il pouvait leur rendre, Melvyn considéra que c’était bien la moindre des choses. Il interpella la serveuse et commanda à boire pour trois, sans alcool à nouveau pour Mathias.

            « Alors, qu’est-ce que c’est, cette affaire sensationnelle ? » S’enquit James.

            « Probablement une affaire de corruption … du C.I.G » Lâcha Melvyn.

            « Vous n’êtes pas le premier à en parler, il sortit une cigarette électronique et l’enclencha, par contre, seriez-vous le premier à amener des preuves, de bonnes preuves ?« 

            « Qu’entendez-vous par des bonnes preuves, monsieur ? » demanda Mathias, surpris.

            « Beeeen des preuves concrètes, comme des photos, enregistrements, documents officiels et pas une théorie du complot fumeuse de plus. » Sortit James, machinalement.

            « Sur le compte du C.I.G, pas encore. Répondit Melvyn. En revanche vous avez devant vous le premier prêtre de France à avoir pratiqué un enterrement en vraie terre. Dit-il en pointant Mathias.

            « Ça par exemple et pourquoi n’avez-vous pas commencé par ce qui est intéressant ? » S’étonna James.

            « Parce que le tout est intéressant, les deux affaires sont liées. » Affirma Melvyn.

            James prit une grande bouffée de sa cigarette électronique, il retint sa respiration un moment regardant tour à tour Melvyn et Mathias, puis souffla lentement la vapeur emmagasinée. Ses doigts tapotaient la table, frénétiquement, puis il s’avança pour s’accouder et se rapprocher de ses interlocuteurs.

            « D’accord vous avez mon attention, embrayez. » Concéda James.

            « J’ai effectivement conduit un enterrement en vraie terre pour un de mes paroissiens. La cérémonie n’était pas officieuse, mais nous avons essayé de ne pas l’ébruiter. Cela a quand même fuité. » Expliqua Mathias.

            « Très peu, reprit Melvyn, j’ai eu l’info par un contact privé. Je me suis rendu sur les lieux, en tant que reporter pour « www.tonvoisinprévient.tr«  et le père Mathias ici présent a gentiment accepté de m’accorder un interview.« 

            « Jusque-là tout va bien. » commenta intempestivement James.

            « En effet puisque je rentre chez moi, je rédige l’article et le publie. Je tiens à préciser, qu’avant de rédiger l’article, j’apprends le jour-même que le site va subir une enquête du C.I.G. Suite à cela, quelques jours passent. » Reprit Melvyn.

            « Je reçois des appels et visites, enchaîna Mathias, de mes supérieurs et d’autres personnes hautes-placées dans l’Église. Je devrais être flatté de tant d’attention mais disons que ce n’est pas une attention très bienveillante. Je suis quasiment menacé d’être renvoyé des ordres si je continue mes pratiques, je cite « clivantes et à la limite du blasphème« . Joie, j’apprends que je n’ai pas, ouvrez les guillemets, encore blasphémé.« 

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            « En parallèle, Melvyn reprit la parole, un certain père Clément vient me voir à Trets et me menace de faire fermer le site si je ne retire pas l’article. Il me fait clairement comprendre qu’il saura faire peser la balance dans l’enquête du C.I.G.

            Il est donc au courant que mon site en subit une en ce moment, résultat ? Deux jours plus tard, le site est fermé. Je vais au bureau du C.I.G, le type vérifie à peine mon dossier et me dit que c’est sans appel. Par gentillesse il me passe le numéro du bureau supérieur en m’expliquant que ce n’est pas trop la peine d’y compter, mon blog est jugé polluant, pas assez utile et trop influençant. » Développa le bloggeur.

            « Jusque-là rien de bien anormal, le C.I.G a une réputation impitoyable. Répondit James, blasé. Mais effectivement s’il s’agit d’une influence extérieure, ça commence à être croustillant.« 

            Melvyn faillit s’insurger à la mention de croustillant, il s’agissait tout de même de la vocation journalistique de Melvyn et ses deux amies, plus de la vocation cléricale de Mathias, qui étaient en jeu. Il se força à se rappeler qu’il venait pour vendre un sujet, en conséquence l’intérêt de James était une bonne chose, aussi vénal qu’il puisse être.

            « Évidemment, j’ai cherché à savoir si notre blog était bien aussi polluant qu’inutile, comme on nous le reprochait. » Relança Melvyn.

            « Hophop attendez, « notre » blog ? Je croyais que vous vous en occupiez seul. » Intervint James.

            « Non j’ai deux associées et donc, disais-je, en le comparant à d’autres blogs ayant des profils similaires, rien de concluant n’est sorti. Sachant que certains blogs avaient clairement une inclination politique plus revendiquée que la nôtre.

            Au niveau du poids, je parle de pollution, notre site était assurément dans la norme. D’autres sites qui ont passé cette enquête avec les nouveaux critères, étaient tout autant voire parfois plus polluants que nous. » Raconta encore le bloggeur.

            « Super, annonça James, et que voulez-vous exactement de moi ? C’est du pain béni cette affaire, alors ça m’étonne que vous ne l’ayez pas déjà publié.« 

            « A vrai dire, ajouta Mathias, nous comptions sur vous pour le publier sur France 2. »

            James faillit s’étouffer en aspirant une bouffée de sa cigarette électronique, puis après avoir toussé quelques bons coups, il éclata d’un rire sauvage, un rire ironique que l’on a après avoir entendu une absurdité.

            « Sur une chaîne nationale ?! Mais vous êtes fous, vous savez qu’elles sont encore privées ? Si vous voulez afficher les affaires de corruption, c’est internet qui est roi, avec les mediapart et autres descendants. » S’exclama le journaliste.

            « Comme si des affaires de corruption n’avaient jamais été publiées à la télé. » Ironisa Melvyn.

            « Sur des gens ou des organisations que l’on veut bien sacrifier, oui. Là vous me parlez du C.I.G, qui a le vent en poupe depuis des années, vous imaginez bien que les chaînes nationales ne vont pas se mettre à blâmer leur protégé. » Raisonna James.

            « Donc pour vous aussi, c’est un non ? » osa Melvyn, penaud.

            « Pour sûr que c’est plutôt un oui mais vous faites pas d’illusions, il y a 99% de chances qu’on me refuse le sujet. » Accorda James.

            Les deux « M&M’s » se regardèrent, le discours du journaliste était des plus curieux. Il semblait amusé et excité par l’affaire mais sans y croire pour autant, Melvyn ne savait plus comment se positionner et se contenta de garder le silence, bien malgré lui.

            « Allons ne faites pas cette tête vous deux ! Je viens de vous dire que j’étais d’accord, je vais essayer de monter le dossier, il me faudra donc l’histoire au complet. Votre interview à tous les deux, des images de l’article, tout ce que l’on peut avoir sur le prêtre et l’employé du C.I.G etc…

            Quelle que soit l’idée qui vous passe par la tête, vous me la communiquez et quand j’aurais quelque chose qui me paraîtra convaincant, je le montrerai à mon supérieur. Ce n’est qu’à partir de là qu’Il me permettra d’enquêter ou pas. » Leur développa James.

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            « Ça risque de prendre combien de temps, tout ça ? » Demanda Melvyn, inquiet.

            « Entre 2 jours et 3 mois, ça dépendra de votre efficacité et de la vitesse à laquelle vous vous bouger le cul ! Et j’ai l’impression d’être tombé sur des motivés, je me trompe ? » Dit-il, en soufflant une nouvelle bouffée.

            « Nous sommes pressés de réparer une injustice, c’est vrai. » Affirma Mathias, en insistant sur le mot injustice.

            Melvyn trouvait que la conversation dérapait un peu, James commençait à se comporter étrangement. Pensait-il être le nouveau patron de ceux qui étaient venu chercher un partenaire ?

            « Et vous pensez que l’on pourra faire un reportage qui ne subit pas le massacre habituel du montage ? » demanda Melvyn.

            « Vous voulez-dire, que les phrases que vous jugerez importantes seront conservées ? Que votre point de vue prime encore à la fin ? » Répliqua le journaliste

            « Où notre point de vue est exprimé en plus des faits, oui.« 

            « Vous êtes vraiment un type gentil vous, hein ?« 

            « Désolé mais je n’aime pas ce ton condescendant que vous prenez avec moi. » Rétorqua Melvyn.

            « Eh bien il faudra vous y habituer, il y a pas mal de connards dans le haut journalisme et je n’en fais même pas parti, de ce haut journalisme. Sachez juste que le produit final sera sûrement très loin de vos attentes initiales, sauf si elles correspondent à celles de la chaîne à ce moment précis. Et ça, permettez-moi d’en douter. » Trancha net James.

            « En somme, intervint Mathias, vous allez nous demander une grande implication dans un projet, qui finira peut-être à la poubelle, complètement déformé ou présenter à l’inverse de son but. Tout cela sans que nous ne puissions rien y faire, une fois la machine lancée ?« 

            « C’est mon métier ! Déclara James. Au début ça fait mal mais après on comprend que ça marche comme ça depuis longtemps. C’est souvent à ce moment-là que les rouages commencent à rentrer.« 

            « Donc contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, les institutions ne s’assainissent pas toutes. Malgré tous les beaux discours sur le développement durable et soutenu, la transition écologique et sociale ? » questionna Melvyn.

            « Dans le mille Émile. Mais ça vous l’avez déjà vu en tant que journaliste, même amateur, n’est-ce pas ? » Renvoya James.

            Melvyn aimait de moins en moins la personne qui se trouvait devant lui. Il savait très bien pourquoi, il n’avait jamais rejoint une grande maison de journalisme, on y perdait souvent son indépendance et sa liberté de rédaction.

             James était le bel exemple du journaliste qui n’y croyait plus. C’était avec une ironie sordide qu’il continuait de s’intéresser aux sujets exceptionnels, intéressants et polémiques, tout en annonçant leur échec programmé.

            Il affichait ostensiblement une vacuité cynique d’une très grande tristesse. Son rire sonnait creux et Melvyn se sentait autant en colère contre le personnage qu’il était triste pour lui.

            Malheureusement le pacte avec ce triste diable semblait être la manière la plus efficace de traiter le problème qui le préoccupait.

            Au final, même s’il finissait par monter ce dossier, Melvyn ne le montrerait à James qu’après avoir essayé de convaincre le bureau supérieur du C.I.G.

            « Pas tant que ça, énonça calmement Melvyn, ça a du bon d’être journaliste pour des plus petites communautés. On peut couvrir les sujets qui leur importent, qui nous plaisent et en plus on peut être honnête, neutre, voire oserais-je le dire, impartial ?« 

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            James éclata à nouveau de rire, la pique ne semblait pas l’avoir touché, au contraire cela avait aiguisé son amusement.

            « Impartial, vous ? Laissez-moi rire ! Si on en arrive à discuter de ce genre de sujet c’est que vous l’avez défendu cet enterrement. Vous avez sûrement présenté cela sous un angle extrêmement partial, d’une manière positive ou négative, cela importe peu d’ailleurs. Sinon l’Église vous aurez remercié de la tenir au courant, au lieu de bloquer votre site elle l’aurait suivi ! » Conclut James.

            « Mais bien sûr, Laisser fuiter des infos c’est une stratégie tout à fait valable. Railla Melvyn, quand bien même j’aurais été totalement neutre, avoir des connaissances sur une organisation et les redistribuer sans leur accord, ne leur pose certainement pas de problèmes.« 

            Melvyn s’arrêta en voyant qu’il confirmait par ses propres théories, la réaction de l’Église et même la justifiait. James lui, affichait ouvertement un sourire de victoire.

            « Vous avouez donc ne pas être neutre et avoir cherché les problèmes, tout comme je vous avoue ne pas savoir si je pourrais les résoudre. On avance à l’aveugle messieurs, mais ce qui compte c’est de s’éclater en le faisant. » Lança le journaliste.

            « en effet, ajouta Mathias, vous semblez beaucoup vous amuser.« 

            « Ne faites pas cette tête-là mon père voyons ! Vous aimez prendre des risques vu ce que vous avez fait, non ? Alors ? Sommes-nous d’accord ? » Les Secoua-t-il.

            Un dossier pour un type qui n’était sûr de rien et s’amusait de la réussite comme de l’échec. Passer des heures à préparer des arguments et des discours au risque de voir tous ces efforts s’envoler en fumée. Mathias et Melvyn se regardèrent d’un air très désapprobateur, puis Mathias haussa les épaules, ne voulant pas décider. Melvyn plongea son regard dans celui de James et lui annonça très calmement.

            « On va y réfléchir.« 

            « Pas trop longtemps alors hein ? Pour l’instant vous avez l’exclusivité mais ça ne saurait durer. Une information finit toujours par refaire surface, vous avez encore une chance de présenter la vraie, ne la laissez pas passer. » Les sermonna James.

            Les trois hommes arrêtèrent de parler et le silence devint plus pesant et gênant, alors qu’on leur amenait leurs commandes. Ni Melvyn ni Mathias n’avaient plus envie de parler et James semblait se soucier comme d’une guigne du malaise qu’il avait instauré. Le journaliste tournait son regard de droite à gauche et semblait se contenter d’observer les passants, souriant de temps en temps, peut-être à cause d’une réflexion interne. Melvyn n’aurait su le dire et il avait eu sa dose de James pour aujourd’hui.

            Aussi lorsque les deux M eurent fini leurs verres, ils ne tardèrent pas à tirer leur révérence, James lui, sirotait toujours tranquillement. Lorsqu’ils quittèrent la place ils entendirent James leur lancer.

            « Et joyeux Noël !« 

            Il ne s’était même pas retourné, comme purent le constater les deux compères en pivotant pour le voir lever son verre à leur intention, mais pas dans leur direction. Mathias lui retourna l’intention mais Melvyn se contenta de grommeler quelque chose d’inintelligible, puis de tourner les talons.

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