Les Racines de l’Hiver – Partie 1 : Le poids de nos Ancêtres

Salut à toi lecteurice ! Comment vas-tu ? Prêt à faire un bond dans un futur proche mais pas si proche que cela ?

Bienvenue dans l’année 2055, ici se déroule une histoire qui pourrait être une version de notre société si nous prenions certains choix très à coeur. Jusqu’où l’écologie, la dualité liberté/sécurité et l’engagement solidaire pourraient-ils cohabiter , prospérer?

L’engouement des uns pour les idées novatrices, le chamboulement des traditions et la technologie au service de l’humain va-t-il réussir à dépasser l’enracinement des bastions de la moralité et de l’ordre qui voient tout changement comme dangereux et à fortement reconsidérer ?

Et si je te disais que les frontières entres les deux partis n’étaient pas si solides ? Que cette énergie novatrice avait trouvé ses propres limites dans son besoin d’organisation ? Que les générations futures auront un paradigme si différent du notre, que l’on pourrait ne pas comprendre leurs problèmes ?

Ce n’est pas clair tout ça ? J’essaie de t’enfumer ? Alors tu seras ravi/e de suivre nos protagonistes pour mettre cela au clair, leur histoire est édifiante pour comprendre cette contradiction entre tendance idéaliste et limitations inhérentes à l’organisation d’une civilisation complexe.

Bienvenue dans l’histoire de Melvyn, je te laisse découvrir où toute cette aventure commence.

P.S : L’image de l’article est temporaire.

Signé Barbedouce

Le Poids de nos Ancêtres

Chapitre 1

            La sobre procession commença, presque toute l’assemblée s’approcha en ligne, du dôme fait de grillage. La personne en chef de file y attacha avec précision lenteur et tristesse, un  bouquet de fleurs.
Elle y inséra aussi un petit papier dans la lanière qui maintenait le bouquet plaqué contre le grillage.

             De là où se tenait Melvyn, on pouvait discerner du noir sur ce bout de papier. Sans doute la personne y avait-elle inscrit une prière, ou au moins quelques mots en souvenir.

            La deuxième personne prit le relais et y attacha aussi un bouquet, plus coloré. Cela contrastait énormément avec la tenue de ladite personne, toute de noir vêtue. Elle s’arrêta un moment apposant sa main sur le grillage. Elle semblait y prendre appui comme accusant un coup de fatigue, mais tous comprenaient pourquoi. D’un accord tacite, toutes les personnes présentes lui laissèrent ces quelques instants de répit.

Petit à petit, chacun y apporta quelque chose, principalement des fleurs. Le grillage devint une demi-sphère de couleurs chatoyantes, des pétales et différentes lanières flottants au vent.


Melvyn vit une petite fille approcher du grillage, elle ne devait pas avoir plus de 8 ans. Une adulte lui tenait la main, sans doute sa mère, l’accompagnant avec douceur.
La petite fille plaqua contre le grillage une poupée faite de chiffons harmonieusement assemblés. La forme voulue semblait être celle d’un lapin, avec des boutons pour faire les yeux.

« Tiens Papy, je te la rends, pour qu’elle t’accompagne là où tu vas.« 

Empreinte d’une tristesse certaine, la voix de la fillette était pourtant d’une conviction touchante. La gorge de Melvyn se serra, et l’assemblée eut un petit rire triste. La dame qui tenait la main de la fillette lui fit un grand sourire, au milieu des larmes. Elle la remercia pour son geste et la prit dans ses bras. Lui assurant qu’elle était la plus gentille des petites-filles et la plus courageuse.

Mal à l’aise d’être un inconnu dans cette réunion familiale, Melvyn rajusta son manteau. Mâchouillant nerveusement sa barette-à-mâcher au goût mentholé. Il s’éloigna de la scène et s’assit à nouveau sur la grosse racine qui lui servait de fauteuil tantôt. Il ramassa son sac pour le remettre à ses pieds, et continua d’observer de loin.

L’assemblée ayant fini de décorer le dôme grillagé, se déplaça vers un autre endroit. Là-bas un homme en soutane les attendait, le visage solennel.
Ainsi qu’un autre homme qui détonnait vachement. Il patientait là, dans la cabine d’une pelleteuse.        appuyé sur le volant de son énorme engin de construction, il semblait bien moins concerné par la tristesse des gens. Il semblait aussi s’ennuyer ferme en attendant son entrée en action.


L’énorme module, en forme de bac ouvert vers le haut, qui était fixé au bout du bras mécanique de sa machine contenait une grande quantité de terre.Le prêtre entama son discours. Il cita quelques passages de la Bible et parla respectueusement du défunt, en termes élogieux. Tout en soulignant à quel point sa famille l’aimait et que cet amour l’accompagnerait dans l’au-delà.


Melvyn nota que le prêtre devait connaître cet homme, puisqu’il énonçait quelques anecdotes avec des détails, parfois comiques parfois touchants. Et lorsqu’il en vint à en raconter qui concernaient le prêtre et le défunt, Melvyn comprit qu’ils avaient même sûrement été amis.
            La partie de la cérémonie qui intéressait Melvyn, qui avait motivé sa venue, débuta alors.

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« Dieu rappelle l’âme d’un de ses enfants, dit le prêtre, dans son royaume éternel. Et nous l’accompagnerons de prières et d’amour, afin qu’il quitte cette terre en paix. Son âme s’envole, et son corps reste. Toute sa vie durant, Thomas a été nourri par la Terre que nous a confié Dieu.

           Sachant cela, Thomas a fait savoir à sa famille qu’il voulait rendre ces bienfaits, en signe de gratitude. Et aujourd’hui conformément à sa volonté, il nourrit à son tour la Terre. Pour que perdure sa famille et l’œuvre de Dieu sur notre Terre meurtrie. Que chaque acte bon et désintéressé comme celui-ci en permette la régénération, Amen.« 

« Amen! » Reprit en choeur l’assemblée.

Le prêtre fit un mouvement de bras ample et lent, pour désigner un petit chariot. Dessus, l’on pouvait y voir quelques coupoles. Elles semblaient remplies de diverses graines et/ou noyaux.
La famille et les amis du défunt, se dirigèrent vers le chariot. Les personnes de grande taille prirent les rares noyaux de fruits dans leurs mains, et les autres se répartirent des poignées de graines.

Puis tour à tour, ils se dirigèrent vers la grande pelleteuse et à l’approche de l’immense module mécanique rempli de terre, ils se mirent à en scruter l’intérieur. Cherchant le bon emplacement pour eux.
Les personnes les plus grandes se concertèrent entre elles, de quelques phrases brèves pour savoir où planter leurs noyaux.
Lorsqu’ils tombèrent d’accord ils s’exécutèrent et chaque noyau fut planté, pas trop près l’un de l’autre. Puis le reste du cortège sema les graines çà et là. Melvyn sourit en voyant la fillette contribuer, tout en étant soulevée par une grande dame pour être à la hauteur de la pelle.

            Alors qu’ils finissaient d’ensemencer le monticule, le prêtre se déplaça. Il arriva juste à côté d’une large et peu profonde cavité fraîchement creusée dans le sol non loin d’un arbre, échappant toutefois à son ombre.
Le prêtre avait la tête baissée, les mains croisées dans un geste de recueillement profond. Melvyn osa s’approcher par le côté opposé de ce creux. Il put voir l’intérieur de ce renfoncement.

            Dedans reposait le défunt, Thomas Cantel, un homme âgé de 52 ans, paysagiste. Du moins, c’est ce Melvyn avait appris d’après la rubrique nécrologique.
Il le vit allongé là, dans une posture légèrement courbée, une impassible expression sur son visage blafard. Les yeux clos, ses cheveux harmonieusement coiffés. Il était intégralement recouvert de paillage à l’exception du visage et des bras, joint par les mains et reposant au niveau de son ventre.


            Melvyn n’aurait su dire quelles herbes avaient été utilisées pour le paillage. Mais en tout cas c’était magnifique. La majeure partie du « lit mortuaire » était constituée d’une sorte de paille rectiligne qui était parallèle au corps de Thomas. Mais de nombreuses herbes venaient former des entrelacs aux motifs complexes et poétiques.
Cela tressait un enchevêtrement harmonieux de formes et de couleurs autour de Thomas. Il semblait ainsi drapé dans une tapisserie naturelle, qui ravivait quelque peu son éclat pourtant si pâle. On aurait pu faire le parallèle avec les funérailles de quelque seigneur païen, comme on les représentait assez souvent dans les histoires et oeuvres cinématographiques.

Tout le monde se rapprocha du lit funéraire, empreint de cette attitude de recueillement. L’officiant déclama quelques autres mots bien choisis, qui semblaient plus personnels encore que les anecdotes.
            Il enjoignit à tout un chacun, de faire ses adieux au défunt. Ensuite, terminant son oraison par un chant, il demanda à tous de reculer une fois cela fait. Puis il fit un signe à l’homme toujours nonchalamment assis dans la pelleteuse.

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            Ce dernier sembla s’éveiller instantanément, il se remit droit sur son siège et démarra l’engin. Dans une absence de bruit caractéristique du tout-électrique, il actionna le bras mécanique et lui fit faire de légers mouvements rotatifs pour le tester.
Une fois bien pris en main, il s’approcha à son tour du lit funéraire. Cheminant dans le sillon que l’assemblée forma en s’écartant.

            Lorsqu’il positionna la pelle au-dessus du mort, il attendit quelques secondes. En signe de respect, mais Melvyn ne put s’empêcher de remarquer son impatience.

            Puis sans crier gare, il activa le bouton qui permettait d’ouvrir le module en deux par en dessous. Et ce, de manière si rapide que la terre à l’intérieur n’en était pas retournée, elle chuta tel un tapis lesté et recouvrit instantanément Thomas Cantel, à priori pour l’éternité. Cette terre ensemencée était le couvercle de son tombeau.

            Des pleurs et sanglots jaillirent à nouveau, la soudaineté de la disparition du visage de leur proche n’était pas une épreuve facile. Le prêtre regarda le conducteur de travers, le blâmant silencieusement de ce manque d’égards. Ce dernier haussa les épaules, il semblait satisfait de son travail et reculait déjà la pelleteuse pour s’en aller.

            Alors que Melvyn focalisait son attention sur le prêtre, en essayant de se rapprocher de lui, il faillit bousculer une dame âgée qui se tenait droit devant lui.

            Elle le fixait de derrière ses lunettes de soleil. Son costume sombre et sa façon de s’appuyer sur sa canne, lui donnaient un air froid et autoritaire qui fit s’arrêter Melvyn. Elle l’interrogea sèchement.

            « Vous connaissiez mon fils ?« 

            « Très peu madame, seulement par le journal, voulait-il ajouter, mais il me semblait un homme bon. »

            « Cet enterrement n’est pas public, qui vous y a invité ? » L’interrogea-t-elle

            « Je cherchais le père Mathias, et un enfant de chœur m’a dit qu’il était par ici.« 

            C’était un odieux mensonge, mais il le pensa crédible.

            « Je vous prierai de ne pas en parler autour de vous. Mon fils aimait ce monde et ne voulait pas le quitter. Aussi la manière …  de partir … étant… inhabituelle. Il aurait aimé garder ce secret avec lui.« 

            Elle le dévisageait fière, droite, digne, stoïque. Pourtant sa voix trahissait son immense chagrin. La demande paraissait si importante qu’elle lui redonnait l’énergie, auparavant sapée par la tristesse.

            Melvyn était tourmenté de remords, il était là précisément pour l’inverse. Il voulait parler de cette « manière inhabituelle » et creuser… Pas la tombe non, mais le sujet.

            « Désolé madame, je ne voulais pas vous offenser,  je cherche juste à m’entretenir avec le père Mathias que je vois là-bas. » Reprit Melvyn

            « Et à quel sujet je vous prie ? Il vous connaît peut-être ? Parce que moi non, je ne vous connais pas et il s’agit d’un petit village ici.« 

            Alors même qu’elle se montrait plus pressante, plus aggressive, elle lui saisit le bras fermement. Il sentit sa puissante poigne. D’un point de vue extérieur, on aurait pu jurer qu’elle s’aidait du bras du jeune homme pour marcher.

            « Madame, je sais que l’épreuve que vous traversez est terrible, mais je vous prie de vous calmer. » Demanda Melvyn, inquiet.

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            « Allons voir le père Mathias, allons voir s’il vous connaît. Si tel est le cas, je me calmerai.« 

            Elle le malmena pour le tirer en direction du prêtre et elle ne ménagea ni ses efforts, ni sa victime. Melvyn n’avait pas le coeur à la contrarier davantage, il ne voulait pas non plus éveiller les soupçons des autres personnes endeuillées aux alentours. Vu qu’il n’y avait pas eu d’éclats de voix, l’altercation passait encore pour une simple discussion animée. Et tout le monde était à son chagrin, semblant ne pas remarquer le manège.

            L’étrange binôme arriva au niveau du père Mathias, qui tenait les mains d’une personne éplorée en lui faisant part de ses condoléances. La vieille dame attendit la fin de la conversation, puis s’imposa entre le prêtre et deux autres personnes qui attendaient leur tour. Elle pointa d’un doigt libre le jeune homme qu’elle agrippait et demanda froidement au prêtre.

            « Vous connaissez cet homme, mon père ?« 

            « Je n’ai pas ce plaisir, à qui ai-je l’ho… » Commença l’officiant.

            « Ah, je le savais bien ! » S’exclama la femme, coupant le prêtre.

            La dame renforça sa prise autour du bras de Melvyn, qui grimaça. Il balbutia, il était sur un terrain sensible. Il ne voulait sacrifier ni ses efforts pour interroger le prêtre, ni son anonymat pour le reste de l’assemblée.

            « Je n’ai jamais prétendu le connaître, j’ai juste dit que je voulais le voir. » Affirma Melvyn.

            « Et pour quoi faire ? On fouine et on rôde pour rencontrer des gens, de nos jours ?« 

            « Calmez-vous madame Cantel, je vous prie, intervint le prêtre, ce jeune homme doit bien avoir une explication.« 

            Melvyn était coincé, de plus l’agitation commençait à les faire remarquer. Les visages se tournaient vers eux, il fallait apaiser la tension au plus vite. Il réfléchit à toute vitesse, il ne fallait pas hésiter. La vérité pouvait fonctionner, si elle était bien tournée…

            « Je voulais m’entretenir avec le père Mathias à propos de son militantisme, de la révolte des taupes et ses divers opinions politique.« 

            « Vous êtes journaliste ? » Demanda l’homme d’église.

            « J’en étais sûre, s’écria la mère du défunt, vous n’avez pas honte ? Vautour !« 

            Elle lui secoua le bras, sa main toujours aussi fermement ancrée dans le biceps de Melvyn, il se sentait, comme pris dans un étau.

            « Écoutez, oui je suis journaliste. Je ne voulais pas déranger, j’attendais juste une entrevue avec le père Mathias.« 

            « Vraiment jeune homme ? le prêtre le dévisagea, vous ne voudriez pas couvrir un tel évènement ?« 

            La dame fulminait et le prêtre lui lançait un regard intrigué, accusateur. Melvyn baissa la tête dans un soupir, tant pis pour son image.

            « Je ne serais pas contre, vous êtes courageux pour oser aller à l’encontre de l’Église. Pour respecter les dernières volontés d’un ami. » Avoua le journaliste.

            « N’écoutez pas ces belles paroles, mon père. C’est pour nous amadouer. » fulmina madame Cantel.

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            Alors qu’elle commentait, elle se mit à le frapper avec son foulard ramassé en boule, il n’y avait pas là de quoi faire mal, pourtant Melvyn se protégea le visage par réflexe.

            « Voyons calmez-vous madame Cantel, interrompit Mathias, nous savions que cela arriverait. Nous espérions cela le plus tard possible, mais qu’y pouvons-nous à présent ? Je m’occupe de monsieur, monsieur … ?« 

            « Billot, Melvyn Billot. » Répondit le journaliste, assailli de coups de foulards.

            « Suivez-moi, monsieur Billot. »

            Melvyn se dégagea des serres de madame Cantel, cette dernière sembla offusquée et ne se priva pas de le faire savoir. Son langage devenant bien plus fleuri que le dôme grillagé.

             elle ne s’opposa pas pour autant à la décision du prêtre. Elle recula et tout en pestant, elle les laissa s’éloigner. Melvyn ne pouvait pas lui en vouloir, l’image du vautour correspondait bien. Il venait se nourrir, de scoops certes, mais bel et bien autour d’un homme mort. Il avait déjà fait dans l’irrespectueux mais là c’était d’un autre niveau.

            L’homme d’Église salua quelques autres personnes, qui  dévisageaient gravement Melvyn. Ensuite il s’engagea sur un petit chemin en pierre, quittant la clairière où avait été enterré Thomas Cantel.

            Melvyn récupéra son sac et jeta un dernier coup d’oeil au lieu. Il était bien choisi, grand, probablement fertile, entouré de murs et avec quelques arbres déjà présents. Il vit alors que le grillage était en train d’être mis en place par l’homme de la pelleteuse. Il n’avait pas fini sa journée finalement.

            Il recouvrait la tombe avec cet amalgame de métaux, fleurs, tissus et mots d’adieux. Pour en faire un mausolée coloré, en hommage au disparu.

            Avec les murs et le dôme de grillage, la sépulture de Thomas Cantel était protégé des animaux charognards. Mais pas des charognards humains, se reprocha-t-il.

            Il passa à l’angle d’un mur et la dernière chose qu’il vit ce fut une nuée de regards réprobateurs.

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Chapitre 2

            L’église, Melvyn aurait dû s’en douter. Le prêtre l’avait amené dans la petite chapelle du village. ils étaient entrés dans un petit local qui n’était à priori pas ouvert au public. À en juger par l’agencement de la pièce, il s’agissait de la partie réservée aux prêtres et à tout autre personnel.

            Melvyn se sentait redevable de la compréhension de Mathias, mais ce dernier ne semblait pas enchanté pour autant. Il l’avait certes sauvé de l’ire de la famille de Cantel et il semblait l’avoir fait surtout par abnégation. Melvyn se rendait bien compte que le prêtre n’avait pas pu présenter ses condoléances à toutes les personnes conviées à cet enterrement. Tout cela à cause de l’incident Melvyn.

            Le prêtre invita Melvyn à s’asseoir sur un petit fauteuil et il en déplaça un autre pour lui faire face. Une simple table basse en bois les séparait, s’asseyant à son tour, le père Mathias posa ses mains sur les accoudoirs. Il adopta une posture détendue et fit signe à Melvyn qu’il pouvait commencer.

            Le journaliste posa alors son sac à ses pieds. Il prit place dans le fauteuil, qui était plutôt confortable bien qu’il ne payât pas de mine. Ouvrant le rabat supérieur de son sac, il en sortit un carnet de notes, un crayon et son enregistreur solaire. La pièce ne lui permettrait pas de profiter du panneau solaire intégré, il espérait donc que la batterie tiendrait le coup. Elle avait été rechargée pendant le trajet pour venir jusqu’ici.

            Il démarra l’enregistreur et se saisit de son carnet de notes.

             » Jeudi 9 décembre 2055, interview du père Mathias prêtre dans le village de Salignac. Village situé dans les Alpes-de-haute-provence. Bonjour mon père« 

            « Bonjour monsieur Billot . » 

            « Mon père, comment allez-vous ?« 

            « Pas terrible, je viens d’enterrer un ami.« 

            La réponse calme et froide du prêtre en disait long. Il ne semblait pas antipathique pour autant. Mais il n’était pas d’humeur affable non plus. Melvyn se sentait comme un parasite, l’envie de se réfugier loin des regards accusateurs le titillait. Il se sentait pourtant obligé de finir ce reportage. Il avait déjà dérangé toutes ces personnes, repartir sans rien aurait été absurde selon lui. Comme l’avait dit le père Mathias, ils s’attendaient à recevoir un journaliste. Melvyn espérait faire un bon article, respectueux, pour éviter qu’un journaliste plus agitateur dans l’âme ne mette une pression supplémentaire, sur la famille du défunt.

            « Pardonnez-moi, je ne voulais pas remuer le couteau dans la plaie. » S’excusa Melvyn

            « Vous ne l’avez pas fait je suis juste encore dans l’émotion, poursuivez je vous en prie. » Le rassura le prêtre.

            « Mon père, je sais que c’est un moment difficile, j’ignorais que vous étiez proche du défunt. Mais je tiens à dire que votre courage est exemplaire. Le premier enterrement en vraie terre, mené par un prêtre en France. Cette amitié et ce dévouement envers Thomas Cantel, c’est admirable.« 

            « Je l’ai fait pour lui et toute sa famille, ma vocation est d’accompagner mes paroissiens. Dans la joie comme dans la douleur, je ne pouvais et ne voulais pas me défiler. » Affirma solennellement Mathias

            « C’est très louable à vous, Melvyn s’agita de droite à gauche, surtout connaissant la position de l’Église là-dessus.« 

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            « Il est vrai que l’enterrement en vraie terre est interdit par l’Église. Le terme même de vraie terre est parfois considéré comme un blasphème. Pour ma part, je pense que l’âme rejoint Dieu quelle que soit la manière d’enterrer le corps.« 

            « De nombreux prêtres partagent cet avis, mais l’interdit de l’Église risquerait de vous faire … renvoyer ? Démettre de vos fonctions ? Comment dit-on dans votre cas ? » S’enquit Melvyn

            « On pourrait me renvoyer de l’état Clérical, je pourrais me retrouver, Mathias eut un sourire en coin, défroqué. Cette expression m’a toujours fait rire.« 

            Melvyn se détendit un peu, le prêtre semblait revenir à une attitude plus paisible. La confiance peu à peu retrouvée, le journaliste osa prendre un ton plus léger.

            « Vous semblez prendre cela très tranquillement, vous n’êtes pas inquiet de perdre votre place ?« 

            « Ma place est là où se trouvent mes pieds. Je pourrais vous dire que c’est Dieu qui me l’a attribué. Mais personnellement je ne l’ai jamais entendu me le dire. Et pourtant je lui ai parlé, de nombreuses fois.« 

            Il haussa les épaules, tout en continuant sa tirade.

            « Je me contente de faire ce que je juge bon, pour les personnes qui viennent à moi, paroissiens ou non. En enterrant un homme selon ses dernières volontés, je le sais partir plus tranquille. » Dit le prêtre, convaincu.

            « Thomas Cantel était-il très croyant ?« 

            « Très croyant et un pratiquant exemplaire, il venait à la messe tous les dimanches. Et dans son temps libre il n’hésitait pas à aider tout un chacun.« 

            « Être pratiquant ne concerne donc pas seulement les activités liées à l’Église ? » Rebondit Melvyn.

            « J’aime à croire que nous pouvons tous pratiquer la charité, la bonté et la bienveillance. Ce n’est pas réservé au catholicisme, bien que ces valeurs soient inculquées dedans. Si on les met en pratique, on est pratiquant non ? » S’amusa Mathias.

            Le prêtre eut un autre petit sourire, il cherchait à créer une réaction chez Melvyn, ce qui fonctionna. dans le flot de la discussion, le journaliste semblait ne plus penser au mal-être, ressenti quelques minutes plus tôt.

            « En parlant de pratiquer de bonnes actions, renchérit Melvyn, vous êtes connu pour vous impliquer dans de nombreuses causes. Même sans y être présent, vous n’hésitez pas à prendre la parole.« 

            « Ooh vous savez les médias qui veulent bien relayer ma parole ont bien peu d’écho. Et certains disparaissent aussitôt qu’ils sont apparus. Rarement à cause de moi je suppose, le prêtre se mit à rire de cette idée orgueilleuse, mais le Comité d’Intérêt Général veille.« 

            « Vous pensez donc que les médias qui relaient votre parole, sont arrêtés parce qu’ils ne sont pas jugés suffisamment utiles ?« 

            Melvyn frissonna légèrement à cette idée, son journal à lui n’était à priori pas très différent. Un groupe de trois collègues, indépendants, essayant de tirer leur épingle du jeu. Si le père Mathias était le déclencheur de la fermeture de nombre de petites entreprises. Melvyn réévaluerait volontiers les risques de cette entrevue.

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            « Le comité fait de son mieux vous savez, continua père Mathias, depuis que les gouvernements ont repris une gestion saine de l’énergie. Il faut … malheureusement faire des sacrifices, nous ne pouvons pas continuer à dépenser l’énergie comme s’il en pleuvait.« 

            « Certes, cependant beaucoup de personnes ont perdu leur métier de vocation. Il leur a été annoncé que ce qui les motivait vraiment n’était pas suffisamment utile à la société. Un coup dur, ne trouvez-vous pas? » Questionna Melvyn.

            « Bien sûr ! Je partage cet avis. Mais vous savez comme moi que nous foncions dans un mur  et que jusqu’à présent, il n’est toujours pas dit que nous réussissions à l’éviter.« 

            Melvyn sourit, entraîné dans la fluidité de la discussion il osa taquiner.

            « Allons mon père où est passé votre optimisme ? Je pensais que vous seriez plus confiant en l’avenir.« 

            « Je n’ai aucune peur, pour l’avenir de l’âme de l’humanité monsieur Billot, mais en ce qui concerne nos corps … Je pense que si on continue de monter le thermostat, il ne faut pas s’étonner que le poulet finisse par griller …« 

            « Comme vous y allez mon père, regardez, je porte bien un manteau, il ne fait pas si chaud. » Affirma Melvyn.

            « En décembre à 17h, je vous trouve bien courageux, moi j’étoufferais là-dessous.« 

            En effet, Melvyn avait plutôt chaud sous son manteau. La température extérieure affichait 22 degrés. À l’origine il l’avait revêtu pour cacher son accoutrement, pas très adapté pour un enterrement. Pour l’instant, cela avait surtout fonctionné à l’opposé du but recherché.

            « Être confiant en l’avenir et dans les plans de Dieu, reprit Mathias, ce n’est pas être aveugle au présent. Il y a des problèmes à gérer ici-bas. Dieu nous ayant créé dans la capacité de les provoquer, il est probable que nous ayons les moyens de les résoudre, ne pensez-vous pas ? » argumenta Mathias.

            « Vous êtes donc créationniste mon père ? » L’interrogea le journaliste.

            « Ni créationniste ni darwiniste ni aucune autre théorie. Je ne suis pas assez instruit dans ces domaines, pour affirmer savoir ce qui a bien pu se passer au commencement. Je crois simplement, que quel que soit le chemin qu’ait emprunté l’humanité, il faut être heureux d’exister aujourd’hui.« 

            Melvyn acquiesça en hochant de la tête pour cette belle réponse. Elle était cependant trop polyvalente, pas assez tranchée pour un article. Cela restait inspirant tout de même, il nota la phrase et la souligna deux fois.

            « Père Mathias, puisque nous parlons de chaleur et d’heure. Que pensez-vous du couvre-feu diurne ?« 

            « Très bonne décision selon moi. Les vagues de chaleur humide, remontent peu à peu les tropiques. Marseille et Nice ont été touchées l’an dernier et nous ne voulons pas mourir dans les rues, lors d’un simple déplacement. C’est une décision de bon sens, nous allons vivre de plus en plus la nuit. » Déclara le prêtre sûr de lui.

Ces fameuses vagues de chaleur humide avaient fait des ravages entre les tropiques. Les pays concernés passaient des étés entiers à vivre la nuit, dans la peur d’en subir une. Ces phénomènes de chaleur intense couplés avec une humidité extrême, empêchaient le corps de réguler sa température par la transpiration, la sueur s’évaporant trop difficilement. La chaleur du corps ne redescendant pas, si on ne se mettait pas à l’abri à temps, le corps risquait de surchauffer et sans pour autant bouillir littéralement, cela pouvait entraîner des complications fatales.

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            « Mais vous qui êtes un grand défenseur de la liberté, et des droits démocratiques. N’avez-vous pas peur que des décisions autoritaires, soient prises en plein couvre-feu ?« 

            « Vous imaginez vraiment les gouvernements prendre des décisions, et les implémenter en seulement six heures ? » Argua le prêtre.

            « Cela s’est déjà vu. » Revendiqua Melvyn.

            « Cela a aussi toujours eu pour conséquences, de vives réactions. Pensez-vous que le Comité d’Intérêt Général et l’Institut d’Approbation Éthique et Social, auraient vu le jour sans tout notre passé militant ?« 

            « Ils ont parfois été corrompus, les affaires ont marqué les esprits. » Affirma Melvyn.

            « Tout être humain a dans son être un immense trou, qu’il ressent comme vide. Et il essaie souvent de le combler par tous les moyens.« 

            « Et cela est-il voué à l’échec, selon vous ?« 

            « Cela dépend avec quoi vous le remplissez, les objets et l’argent ne rentre pas dans votre coeur. La joie, l’amour et la paix si.« Déclara Mathias.

            « Vous semblez oublier les émotions négatives mon père.« 

            « Essayez donc de remplir ce trou par de la tristesse, de la haine et de la colère, et je doute que vous soyez satisfait de l’avoir rempli.« 

            Melvyn secoua la tête avec un petit rictus, c’était intéressant, pas pour l’interview en soi mais il aimait bien discuter avec le prêtre.

            « Et que pensez-vous de la végétalisation des villes, des canopées urbaines ? Sachant que la quasi-majorité des plantes sont bio-augmentées ? » Revint Melvyn à la charge.

            « Vous me demandez si je lutte contre les OGM aussi ? Pas le moins du monde ! Vous avez vu Dignes-les-Bains ? Le centre-ville est à nouveau vivable, depuis qu’ils ont mit du lierre aux murs et des vignes qui plafonnent les rues. Certes je recommande la prudence avec ces organismes végétaux, après tout ils sont modifiés pour devenir des espèces plus qu’invasives. Et les emplois de paysagistes et du service des espaces verts pour l’entretien de ces végétaux sont innombrables depuis. » Défendit Mathias.

            « Donc, la modification des graines à outrance ne vous interpelle pas plus que ça ?« 

            « Je me suis un peu renseigné, rétorqua le prêtre en se penchant, les graines sont sélectionnées pour leur résistance à la chaleur, leur croissance rapide et leur besoin en eau réduit. Ensuite ils insèrent des espèces d’hormones de synthèse dans le génome, qui apparemment accélèrent la croissance et le risque de mutation.« 

            Il marqua une pause, puis agitant la main négativement.

            « Mais il y a très peu de chances de transmission à l’homme par la consommation. Les plants en eux-même ne transmettent les hormones à leurs graines que dans 0,3% des cas. Je vous l’accorde les chances ne sont pas nulles. Mais ces super-plants ne sont pas consommés par les humains. Les arbres fruitiers plantés en masse ne subissent pas ce traitement, les légumes non plus.« 

            « En êtes-vous sûrs ? » S’enquit Melvyn.

            « Ils poussent aussi rapidement qu’il y a 30 ans, bien avant la découverte de la bio-augmentation. » Affirma le prêtre, sûr de lui.

            Melvyn voulant pousser le sujet vers son objectif se risqua à bifurquer.

            « Ce n’est pas la première fois que l’infiniment petit est trafiqué. Où l’on nous assure que c’est le futur et que c’est sans risques.« 

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            Le prêtre eut un éclat de rire franc et soudain, Melvyn haussa un sourcil de surprise et sourit en réponse.

            « L’infiniment petit, hein ? Je vous vois venir avec vos grands sabots, vous voulez me parler du nucléaire n’est-ce pas ?« 

            « Pas assez subtil comme approche, hein ? » Fit Melvyn, souriant.

            « Vous aurez essayé, on le notera dans l’enregistrement. Mathias rit à nouveau. Vous voulez parler de la révolte des taupes’ j’imagine.« 

            « Définitivement pas assez subtil.« 

            Melvyn mima un soupir complètement ironique, avec un grand sourire aux lèvres.

            « Et bien soit, oui j’y ai participé et que voulez-vous donc savoir ? » L’interrogea l’homme d’Église.

            « Comment se fait-il qu’un prêtre des Alpes de Haute-Provence, se retrouve à manifester pendant un mois dans le nord de la France ?« 

            « Hé bien, parce que les prêtres aussi ont droit à des vacances !« 

            Il éclata de rire et son ton joyeux était si communicatif que Melvyn se mit aussi à rire. Reprenant peu à peu son calme, le prêtre rajusta sa soutane et s’enfonça un peu plus dans le fauteuil, tout comme il s’enfonçait dans les explications.

            « J’ai senti que je pouvais apporter mon aide plus efficacement ainsi. Mon confrère le père Emilien me remplaçait à cette période, pour finir sa formation. J’ai décidé de le laisser voler de ses propres ailes. Tandis que je prenais le mien d’envol, pour nos charmantes contrées du nord.« 

            « La photo emblématique où l’on vous voit parler aux agents de sécurité privé de la compagnie, est restée dans les mémoires. Ni dans la chaîne de manifestants pour empêcher le passage, ni en train de crier sur les agents. Un vrai flower power pédagogique. » Décrivit Melvyn.

            « Vous savez, je ne suis pas le seul à essayer de parler calmement. Je crois que ce qui m’a le plus servit, c’est d’avoir été habillé de ma soutane ce jour-là.« 

            Il resta pensif un moment, se frottant le menton avec deux doigts.

            « A ce moment-là je risquais aussi ma place dans l’Église, mais il faut croire que l’opinion populaire favorable au mouvement, pencha en ma faveur.« 

            « Et comment ! Le nucléaire n’a plus le vent en poupe. Avec les centrales nucléaires défectueuses, les fermetures à moitié terminées et leurs avancées insuffisantes sur le traitement des déchets. Tout cela a contribué à rendre les projets d’enfouissement très impopulaires. » Fit Melvyn, d’un ton convaincu.

            « Il suffit de regarder les résultats des premiers. Des travaux gigantesques, des coûts d’entretien et de refroidissements énormes, sans toutefois savoir si cela ne va pas nous péter à la figure un jour ou l’autre. » ajouta Mathias.

            « Mais ces déchets existent bel et bien, quoique l’on fasse aujourd’hui. Comment résoudre cela selon vous ?« 

            « En commençant par en produire moins. Certes les énergies vertes ne couvrent pas les besoins nationaux en énergie, mais cet argument de nécessité qu’invoquent les pro-nucléaires ne tient pas vraiment. Si nous consommions encore moins, la sobriété serait une solution simple et efficace. Ensuite, avec cette réduction ils pourraient éteindre certains réacteurs et ainsi avoir moins de déchets à gérer. Et tant qu’à les enterrer si c’est la meilleure solution, autant le faire sous des friches industrielles et pas sous des terres arables ! La seule différence pour eux c’est le prix, pour les agriculteurs c’est la perte de bonnes terres ou faire pousser de la nourriture…« 

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            Le prêtre fit une pause dans son discours, reprenant son souffle. Un certain agacement semblait avoir envahi le calme habituel du prêtre.

            « Et je suis allé là-bas, il y a au moins trois zones industrielles fantômes non-loin. Largement de quoi faire trois plus petits sites d’enfouissements, plus sécurisés. Quant à leurs investissements en R&D, ils pourraient l’axer plus sur le traitement des déchets plutôt que sur une augmentation du rendement.« 

            Melvyn leva les mains en signe d’apaisement alors que le prêtre semblait s’agiter sur son fauteuil.

            « Vous semblez encore y être mon père, calmez-vous, le projet a été reporté c’est une victoire.« 

            « Une demi-victoire seulement, reporté c’est un terme vague. Où et quand, seuls eux en décideront si on n’y prend pas garde.« 

            « En tout cas, cela fait de vous un prêtre vraiment taupe. » S’amusa Melvyn.

            « Oh on me l’a déjà faite celle-là, mais « les fouisseurs » est une appellation qui me plaît bien plus. Cela donne l’impression que n’importe quel type de fouisseur peut se joindre à la lutte. Pas seulement ceux qui sont faits dans le même bois, pas uniquement des taupes vous voyez ce que je veux dire ?« 

            « Parfaitement mon père, je me risquais juste à un jeu de mots.« 

            « Les journalistes sont connus pour creuser. » Ajouta Mathias avec un air espiègle.

            Melvyn tourna méthodiquement la page pleine de son calepin. Il s’humecta la gorge et sortit sa gourde, demandant la permission d’un signe de tête. Le prêtre acquiesça vivement, Melvyn but une gorgée et en revissa le capuchon. Il rangea la gourde et sortit sa petite boîte en fer, l’ouvrit pour en extirper deux barrettes-à-mâcher. Il en tendit une au prêtre, qui refusa.

            « Merci monsieur Billot, mais j’évite au possible ce qui est addictif.« 

            « Il n’y a là rien que du sain et du naturel mon père. » Revendiqua Melvyn.

            « Il n’y a pas que la drogue qui soit addictive. Regardez, moi je suis addict à la prière. » Dit le prêtre avec un sourire.

            « Comme vous voudrez.« 

            Il rangea la barrette dans la boîte en fer et la boîte dans la poche intérieur de son blouson, puis reprit.

            « Dites-moi, je n’ai vu qu’une enfant à cet enterrement, toute la famille n’a pas pu venir ? A cause du secret inhérent à cette cérémonie particulière ? » S’enquit le fouineur, à défaut de fouisseur.

            « Pas du tout, vous avez vu la famille au complet. Ce n’est pas une famille nombreuse, à la base. Et la fibre écologique est très forte chez les Cantel. Depuis l’incitation à la dénatalité de 2027, ils s’y sont tenu strictement. Plusieurs cousins de Thomas sont sans enfants à ce jour. Lui avait un fils unique qui a eu une fille unique, la petite Lena que vous avez pu voir. » Raconta le prêtre.

            « Je n’étais pas né avant l’incitation. Mon frère et moi trouvons cela normal, par contre j’ai toujours eu l’impression d’avoir une grande famille.« 

            « Vous venez d’un habitat collectif ? » S’étonna Mathias.

            « Oui un très grand immeuble rénové aux parties communes immenses, surtout pour des gosses. » Avoua Melvyn.

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            « Alors vous avez la chance de ressentir la joie d’une grande famille, avec en bonus la place pour chacun de ses membres d’y vivre à l’aise. Je peux vous dire qu’en temps que Benjamin d’une famille de sept enfants, on comprend vite que la place limitée sur Terre est un enjeu majeur. » Ajouta Mathias, songeur.

            « Je comprends que certains l’aient vécu différemment, mais ne craignez-vous pas que les vieilles habitudes et modèles familiaux aient la vie dure. » L’interrogea Melvyn.

            « Je ne le crains pas, je le lis. Beaucoup de familles ont encore plus de deux enfants, c’est dans le journal à la rubrique des naissances. Des noms de famille ressortent plus souvent que d’autres. » Dit l’homme d’Église, distraitement.

            « On aurait pu penser que les incitations économiques, l’urgence écologique et la pression sociale allaient empêcher un surplus de naissances. On estime que seulement une famille sur trois a plus de deux enfants depuis la mesure de 2027, Pour la France en tout cas. » renchérit Melvin, se remémorant une étude.

            « Avec la médecine actuelle, le taux de mortalité est très faible, donc les enfants qui naissent  ont de grandes chances d’atteindre l’âge adulte. Mais que voulez-vous ? donner la vie c’est merveilleux, comment ne pas comprendre les gens qui veulent une grande famille ?« 

            « Pour pallier aux familles restreintes, les habitats collectif, les communautés renforcées, les amis et voisins font office de grandes familles étendues.« 

            « Et c’était le cas avant aussi ! Heureusement qu’un peu de pédagogie a pu le rappeler à tout un chacun. À l’époque de mon entrée dans les ordres, beaucoup de familles étaient repliées sur elles-même un fort individualisme nous marquait et briser cette peur de l’autre, n’a pas été facile. J’ai toujours lutté pour et je suis content des avancées mondiales faites jusqu’ici. » Se réjouit Mathias.

            L’interview continua le temps de quelques questions dans le même genre. Ce prêtre à la personnalité décalée et prononcée, distrayait beaucoup le journaliste. Il aurait même aimé avoir un débat d’idées avec lui sans l’enjeu d’un article derrière. Il était sûr que ce serait fascinant, mais il se rendit compte que le temps passait vite, trop vite et bientôt il se retrouva encore à poser des questions à dix-neuf heures passées.

            Le père Mathias le fit s’en rendre compte car il avait une soirée chargée. Puisque tout le monde restait à l’intérieur de 10 à 16 heures, les temps d’activité s’étalaient de 6 à 10 heures le matin, et de 16 à 22 heures le soir. Aussi Mathias congédia Melvyn, il lui serra la main lorsqu’ils furent au niveau de la porte de l’église. Une fois les politesses échangées, Melvyn s’en fut de son côté.

            Il se rendit à la gare des bus de Salignac, qu’il savait desservie par de nombreuses navettes. Depuis que les voitures individuelles avaient été fortement découragées, voire interdites avec d’innombrables taxes dessus, les transports en commun s’étaient fortement développés en réaction.

            Melvyn se remémorait encore la transition des transports, il l’avait vécu de ses dix ans à aujourd’hui. Il se rappelait de son père, râlant contre l’augmentation du prix de l’essence.

            Il se rappelait aussi de sa dernière balade en voiture, ses parents expliquant qu’ils ne pourraient et ne voudraient pas payer la taxe contre la pollution. Le débat avait été très mouvementé.

            Il se rappelait adolescent, avoir économisé avec ses amis pour pouvoir louer une voiture, pour seulement soirée.

            Il se rappelait prendre le bus, le train et les bateaux fluviaux régulièrement, depuis plus de dix ans déjà.

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            Le prix des matières premières, les taxes progressives, le parc automobile inadapté à la vision du C.I.G (Comité d’Intérêt Général), tout cela avait promu la voiture au niveau de bien de luxe. Et encore, seules les voitures hybrides et électriques solaires étaient bien vues, les magnats du pétrole qui paradaient dans leurs gros hummer étaient souvent hués à leur passage.

            Melvyn se rappela le reportage qu’il avait fait sur Juan Bautista, un artiste espagnol qui avait récupéré des tas de voitures chez des particuliers. Ces derniers les lui bradaient, elles ne leur servaient tellement plus, que pour la plupart la rouille commençait à poindre et que leurs câbles avaient subi l’assaut des rongeurs.

            Juan avait décidé de faire des sculptures gigantesques avec ces voitures. Et il avait accompli des miracles, surtout pour l’empilement des diverses carcasses automobiles. Alors que les engins de chantier n’étaient plus très accessibles pour des constructions non-essentielles, il s’était débrouillé avec des systèmes de grues de conception personnelle et des treuils mécaniques.

            Quand Juan lui avait expliqué la fabrication de ces engins, Melvyn avait compris que l’artiste avait risqué sa vie plus d’une fois. Et il aurait pu tout à fait mourir écrasé sous une de ses œuvres.

            C’est à force de persévérance, d’huile de coude et de barres en fer en travers de tout un tas de structures qu’il avait réussi à créer la ciudad de herro. Des murs en voitures, des tours en voitures et un portail d’entrée immense fait de deux camions semi-remorques.

            Le résultat était impressionnant et pouvait flanquer la frousse. Se retrouver sous une tour de voitures en train de chuter avait de quoi faire paniquer. Ce qu’il créa fut un des nombreux exemples et parmi les plus beaux, d’utilisation définitive.

            Ce concept d’art était né dans les années 2030, utilisant des objets et structures du quotidien qui servaient de moins en moins. Alors que la politique mondiale s’orientait vers le recyclage, l’éco-conception, et le Do It Yourself, l’utilisation définitive prônait la sobriété et d’accepter le fait que beaucoup de ressources étaient perdues. Elle revendiquait aussi que récupérer ces ressources coûterait trop d’énergie, pour finir par fabriquer d’autres choses inutiles.

            Parfois c’était assez ironique au vu de la quantité d’énergie dépensée pour créer les dites œuvres et parfois cela avait permis des remises en questions profondes.

 La ville d’Apt avait connu de nombreuses expositions d’utilisation définitive, ses habitants s’étaient émulés les uns les autres en vidant leurs appartements et maisons, de choses inutiles et encombrantes. Et quelques fois par an ils l’exposaient dans la rue ou leur jardin. On pouvait y voir des voitures fleuries, des télévisions/tables-basses, des machines à laver/boule disco et bien d’autres concepts hybrides. C’était une exposition particulière certes, certains y voyait un tas d’immondices sans nom et d’autres y trouvaient un renouveau exotique, pourtant si familier.

            Melvyn essayait de trancher dans quel camp il se situait. Après s’être convaincu d’être dans le deuxième, celui des optimistes, il aperçut le bus au coin de la rue. Il grimpa à bord d’une foulée preste, salua le chauffeur, valida son titre de transport, s’assit sur un des rares sièges libre et commença à relire ses notes.

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Voila que s’achève les deux premiers chapitres, j’espère qu’ils t’ont plu et qu’ils t’ont donné envie d’en savoir d’avantage. Tu pourras retrouver la suite dans l’article suivant, toujours dans la catégorie roman.

Avant de quitter cette page, j’aimerais attirer ton attention sur une opportunité que j’ai déniché pour toi. C’est à toi de la saisir, elle te permettra de choisir un navigateur internet plus performant, pollué de moins de pubs et pourrait même te faire gagner un peu d’argent. Ça se passe par (ça t’ouvrira une autre page de mon blog dans un nouvel onglet, n’hésites pas à aller le voir une fois que tu seras rassasier de lire le roman pour la journée !)

Barbedouce

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